Le Mariage pour tous, un progrès pour les enfants du don?

Anna Lietti

Par Anna Lietti · Publié le 10 septembre 2021 · 6 min de lecture

Le Mariage pour tous, un progrès pour les enfants du don?
Micro fécondation. Dans de nombreux pays, l'anonymat du don de sperme est garanti. - © DR

La loi soumise au vote le 26 septembre fera-t-elle avancer ou reculer le droit à la transparence pour les enfants issus de PMA (procréation médicalement assistée) avec donneur? Question pratiquement absente d’un débat public où le point de vue des adultes reste ultra dominant. La réponse: dans l’immédiat, oui. A plus long terme, la perspective est nettement plus incertaine.

Sommaire

Depuis une vingtaine d’années, les enfants du don de sperme, devenus adultes, tentent de se faire entendre. Ils écrivent des livres et se regroupent en associations pour revendiquer leur droit à savoir de qui ils sont issus. La réponse qu’on leur fait encore dans de nombreux pays est d’une rare violence: non seulement l’accès à leurs origines leur est interdit (par l’anonymat du don), mais en plus on leur signifie qu’il n’a pas d’importance. Qu’ont-ils besoin de voir la tête du gaillard qui a donné son sperme, un jour, vite fait, pour arrondir ses fins de mois? Qu’est-il pour eux? L’important, c’est l’amour des parents qui vous élèvent. Le reste n’est que détail. Et les enfants sentent bien qu’à s’y intéresser de trop près, ils risquent de mettre une mauvaise ambiance autour de la table familiale. Ainsi, ce n’est pas seulement l’identité du donneur qui reste cachée. C’est la souffrance du questionnement qui n’est pas reconnue, le besoin de savoir qui est d’emblée disqualifié.

Heureusement, les choses évoluent: plusieurs pays, dont la Suisse, ont aboli l’anonymat du don et les personnes qui en sont issues peuvent connaître, à leur majorité, l’identité de leur donneur. Le droit de savoir est donc officiellement reconnu comme légitime. Et pourtant, son importance reste inexplicablement négligée. Quelle place tient-il dans les débats publics sur le Mariage pour tous? Quasi nulle. La question est mentionnée en passant, souvent de manière imprécise. La Constitution suisse a changé mais c’est comme si les mentalités n’avaient pas suivi: ce qui reste ultra dominant, c’est le point de vue des adultes et leur droit ou non à être parents.

Oui ou non le 26 septembre?

Je considère comme essentiel le droit à la transparence sur ses origines. C’est donc du point de vue de l’enfant du don que je me pose la question: oui ou non au Mariage pour tous le 26 septembre? Si je contemple le court terme, la réponse est clairement «oui». Le moyen et long terme? C’est nettement moins clair. Et beaucoup plus angoissant.

Mais d’abord, un exemple pour illustrer l’immense difficulté que nous avons, encore aujourd’hui, à nous placer du point de vue de l’enfant. Depuis quelques semaines, on ne compte plus les familles arc-en-ciel qui posent en souriant dans le journal ou qui racontent leur normalité à la radio. Les couples de femmes expliquent presque tous que pour bénéficier de la PMA (procréation médicalement assistée), elles sont allées à Barcelone. Du point de vue de l’intérêt de l’enfant, la question à leur poser serait: pourquoi Barcelone, où le don de sperme est anonyme? Pourquoi pas Londres, où l’accès aux origines est garanti? Il se trouve qu’à Londres, la PMA est plus chère et moins facile d’accès. Certains couples considèrent que la garantie de transparence pour leur futur enfant vaut bien cet effort supplémentaire, mais ils sont rares. Le plus frappant n’est cependant pas là. Le plus frappant, c’est que la question – Pourquoi pas Londres? Que suis-je prête à payer pour quoi? – n’est jamais posée. Elle ne fait pas débat. Elle est simplement ignorée. Sperme anonyme ou pas, quelle importance? D’ailleurs, qui sait quels pays protègent ou non l’anonymat des donneurs? L’ignorance, l’indifférence  sur cette question sont largement partagée. Y compris, il faut le dire, chez les journalistes.

Alors. Le Mariage pour tous marque-t-il un progrès du point de vue des intérêts de l’enfant du don? Dans l’immédiat, oui. En effet, le texte soumis au vote prévoit de reconnaître l’épouse de la mère comme «autre parent» uniquement si l’enfant a été conçu dans les conditions dictées par la loi suisse. En clair: si le Mariage pour tous est accepté, moins d’enfants naîtront ces prochaines années de sperme anonyme «made in Spain», et davantage de donneurs non anonymes «made in Switzerland». A condition cependant que la nouvelle règle trouve une application plausible, ce qui n’est pas gagné d’avance (qui va contrôler quoi entre état civil et dossier médical?)

Un avenir opaque

Il y a cependant d’autres raisons de douter que la nouvelle loi amène un progrès en termes d’intérêt de l’enfant. Jusqu’ici, en Suisse, la PMA, geste médical, répondait à un problème médical, à savoir la stérilité d’un couple hétérosexuel. Avec le Mariage pour tous, la médecine est autorisée à répondre à une demande dite «sociétale» en aidant des personnes en bonne santé à procréer sans rapport sexuel. En termes civilisationnels, c’est un pas considérable. Il ouvre surtout la porte, comme on le constate au niveau mondial, à une explosion de la demande et au développement d’un vaste marché de la procréation.

Le mot «marché» est choquant. Fatalement, c’est pourtant bel et bien des questions d’offre, de demande et de coûts que les couples arc-en-ciel se retrouvent à affronter. Où ai-je le plus de chances d’obtenir du sperme de bonne qualité sans devoir attendre des années et sans me mettre sur la paille? Barcelone ou Londres? D’accord, à cette question, la nouvelle loi trouve une réponse: ce sera obligatoirement la Suisse. Mais déjà, cette obligation est qualifiée de discriminante pour les petites bourses puisque l’Espagne, semble-t-il, reste moins chère, même avec le voyage…

Les banques de sperme peinent déjà aujourd’hui à répondre à la demande. Comment feront-elles demain, si celle-ci augmente? Comment éviter un marché noir des spermatozoïdes en situation de pénurie?

Et aussi: encouragée par un business florissant, la logique de l’«avancée sociétale» vers le droit à l’enfant pour tous n’a aucune raison de s’arrêter là. Demain, en Suisse aussi, on (re) parlera de don d’ovocytes et après-demain, de gestation pour autrui (GPA). Les partisans de l’une et de l’autre plaideront le «made in Switzerland»: en Suisse au moins, promettront-ils, le don d’ovocytes sera un vrai don et la GPA sera éthique…

Ce sera un mensonge. Car si donner son sperme est facile et sans conséquences pour le corps, donner ses ovocytes, et à fortiori porter l’enfant d’autrui, sont des gestes hautement invasifs. Aucune femme ne fait cela gratuitement, sans y être poussée par le besoin ou par une forme de chantage médical (une prestation contre quelques cellules surnuméraires…). Le «don» d’ovocytes n’existe pas, pas plus que la GPA éthique.

Que diront, dans cet avenir opaque, les enfants de la marchandisation du corps féminin? Se contenteront-ils de réclamer l’accès à l’identité de la mère porteuse? De la donneuse d’ovocytes? Quelles questions poseront-ils à leurs deux papas qui ont mélangé leurs spermes dans l’éprouvette par souci d’égalité?

Questions vertigineuses, que je préférerais ne pas avoir à me poser. Face à la votation du 26 septembre, mon désarroi est grand. J’en parle autour de moi et je constate que ce désarroi est largement partagé, bien au-delà des cercles conservateurs.  

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