La course illogique aux armements

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 18 novembre 2022 · 4 min de lecture

La course illogique aux armements
Un canon CAESAR français lors du défilé militaire du 14 juillet 2013 à Paris. - © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons / CC-BY 2.5

Chaque pays a le droit et le devoir de se défendre. Le pacifisme intégral n’est plus de mise. Mais jusqu’à quel point s’armer? Avec quels moyens? Face à quelles menaces? Là, ça se corse. La guerre en Ukraine a provoqué une frénésie d’achats d’armements dans les pays européens, Suisse comprise. Est-ce bien raisonnable au vu de l’état lamentable de l’armée russe?

Car c’est bien la Russie qui, sur ce plan, faisait peur à l’Europe. Or après huit mois de conflit, il apparaît que ce grand pays n’est plus la menace qui nous faisait fantasmer hier. D’abord, rappel des chiffres. Le Kremlin consacre environ 67 milliards de dollars à son budget militaire, pour une cinquantaine rien qu’en France, pour 732 aux Etats-Unis. Mais il y a pire: on découvre que l’armement russe est dépassé, ses chaînes de commandements désuètes, le moral des troupes pitoyable. De surcroît la société civile est divisée. L’exode des réfractaires est sans précédent dans l’histoire: un million, estime-t-on. Et ce sont les gens les mieux formés qui partent, des milliers d’informaticiens de pointe qui s’établissent en Turquie ou à Dubaï. Un désastre technologique. Patent dans les pannes de communication sur le champ de bataille comme dans la guerre mondiale de l’information. Face à des Ukrainiens, certes puissamment soutenus à cet égard par les Etats-Unis et leurs alliés, mais eux-mêmes très performants dans les nouvelles technologies.

On a appris aussi, à observer les combats, que les avions et les blindés sont très vulnérables. Les drones révèlent leur efficacité. Qui, hors les spécialistes, en parlait ces dernières années à l’heure des débats sur les crédits militaires?

Certes la Russie dispose de fusées intercontinentales redoutables, nucléaires ou pas. Mais peser sur ce bouton-là, c’est décider le suicide collectif. Même les plus excités ne sont pas près d’en user. Certes, elle peut envoyer des centaines de missiles sur le pays-frère agressé et le plonger partiellement dans l’obscurité. Mais une guerre ne se gagne pas ainsi. Sans conquête du terrain, elle est perdue.

Osons-le dire: la menace russe n’existe plus pour les Européens. Or ils engloutissent toujours plus de milliards dans les armes. Pour la plus grande satisfaction de leur tuteur, les Etats-Unis. Cela alors que leurs difficultés économiques s’aggravent de jour en jour. Exemple: l’Espagne. Elle gonfle à tout crin son budget militaire. Au moment où les Russes pataugent pour garder quelques villages dans le Donbass, risquent-ils de débarquer à Madrid? Le Président Macron annonce le renforcement de la défense française «en vue de conflits à haute intensité». Avec qui? Franchement?

Il existe évidemment d’autres menaces. La Chine bien sûr. Elle devient une puissance militaire considérable. Pourquoi? Pour reconquérir un jour Taiwan, pour faire face à la présence militaire américaine dans les mers qui l’entourent. Sûrement pas pour attaquer l’Europe. En cas de velléités hostiles dans cette direction, elle a toutes sortes de moyens, commerciaux et technologiques, pour exercer de perverses pressions.

Alors qui? L’Afrique, le Maghreb? La menace, ici, est d’un tout autre ordre. Migratoire évidemment. Mais on ne repousse pas les migrants avec des FA-35 et des blindés high-tech. Quelques bateaux suffisent et les Européens en disposent. Le Moyen-Orient? Les tensions et les ambitions qui s’y manifestent sont un vrai sujet de préoccupation, pour nous aussi. Mais pas au plan militaire. Plutôt au chapitre des réfugiés encore, et à celui du terrorisme, que l’on affronte avec l’intelligence, les forces policières, pas avec les armes lourdes.

L’injonction incessante des Américains affirmant que l’augmentation de la part des budgets dévolue aux armements renforce la sécurité de nos pays est une farce. A fins commerciales.

Le plus étonnant, c’est que ces considérations, fondées ou pas, ne font l’objet d’aucun débat. Parce que dans le manichéisme ambiant, la logique se dérobe. Les émotions et les partis-pris interdisent tout recul. On est pro-OTAN et on l’écoute comme parole d’évangile. Ou l’on est pro-Russes et l’on n’admet pas que ceux-ci perdent pied. Non pas du fait des sanctions d’ailleurs qui, on l’a vu dans une analyse du New York Times, les enrichissent plutôt, mais parce que leurs dirigeants se sont fourvoyés dans une offensive insensée.

Les Européens ont commis une lourde faute. Ils n’ont pas prêté suffisamment d’attention à la guerre civile en Ukraine ces huit dernières années, pas assez insisté sur l’application des accords de Minsk 1 et 2 qu’ils avaient concoctés avec les intéressés. Ils en font une autre aujourd’hui. Ils prolongent la guerre, tardent à remettre les belligérants autour de la table. Et plus grave encore: ils ne songent pas à ce que sera la Russie demain, après-demain, après la guerre, après Poutine, ni à ce que sera notre voisinage. Car la géographie, elle, ne changera pas. A ces interrogations, l’achat frénétique de quincaillerie militaire est une réponse absurde. Et ruineuse. Pour nous en tout cas. 

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