L'ermite de Rolle est au centre de «Le Redoutable», un «biopic» de Michel Hazanavicius d'après les souvenirs d'Anne Wiazemsky. Crime de lèse-majesté à l'encontre un des rares vrais génies qu'ait connu le cinéma ou portrait inspiré qui en dit long sur l'époque et ses contradictions?
Pauvre Jean-Luc Godard! Déjà plus présent qu’il ne l’aurait voulu dans le magnifique Visages villages d’Agnès Varda (et JR), le voici qui se retrouve arrangé à la sauce «biopic» par le roi du pastiche Michel Hazanavicius (OSS 117, The Artist), d’après les souvenirs de son ex-compagne Anne Wiazemsky (Un an après). JLG, artiste vintage et cible désignée de tous les règlements de comptes privés? Si ce n’était que ça, il y aurait en effet de quoi s’offusquer et de traiter ces réappropriations avec le plus souverain mépris, comme l’ont fait les derniers gardiens du temple à Cannes, où les films ont connu leur première. Heureusement, il y a bien plus que cela dans les deux cas. Entre la réponse de la bergère au berger et l’exercice d’admiration distanciée de l’héritier, de quoi se faire une image plus juste d’un artiste pour finir aussi décevant que génial.
Inutile de revenir ici sur Varda, cette compagne de route qui pourrait bien avoir rattrapé Godard en importance devant l’histoire du cinéma et qui épingle l’homme derrière l’artiste. Plus compliqué à légitimer paraît le geste de Hazanavicius, au statut d’auteur encore incertain et dès lors supposé tenu à plus de révérence. Un post-moderne omnivore dans le sillage des frère Coen, mais sûrement pas un godardien fervent ni même un petit-fils de la Nouvelle Vague; un cinéaste certes doué pour la comédie et la parodie affectueuse de genres populaires mais flingué (à tort selon nous) dès qu’il a fait mine de traiter d’un sujet sérieux (la guerre de Tchétchénie dans The Search). C’est pourtant depuis cette position en retrait qu’il a signé sa réussite la plus étonnante à ce jour, un film qui ravira tous ceux capables d’aborder le sujet sans a priori.
Tragi-comédie jouissive
Le Redoutable saisit Jean-Luc Godard au tournant clé de sa carrière, à la fin des années 1960, lorsque, après une décennie de créativité sans pareille, il décide de se mettre plutôt au service de l’activisme politique dans la mouvance de Mai 68. Une sorte de hara-kiri artistique dont son cinéma ne se remettra jamais vraiment, malgré un retour à la fiction dix ans plus tard en Suisse. C’est de cette période mouvementée qu’Anne Wiazemsky fut la témoin privilégiée. De seize ans sa cadette, une toute jeune fille complètement dépassée par les enjeux de l’époque, mais dont le regard rétrospectif n’est pas moins valable que toute la glose critique suscitée par l’œuvre et la parole du maître. Surtout, Hazanavicius ne s’y est pas tenu: porté par une réelle admiration sans abdiquer de sa fameuse ironie, il érige son Godard en héros d’une tragi-comédie révélatrice de toute cette époque dont il contribua tant à façonner l’image.





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