F**K YOU, Mai 68

Diana-Alice Ramsauer

Par Diana-Alice Ramsauer · Publié le 7 mai 2018 · 5 min de lecture

F**K YOU, Mai 68
© mr.paille / flickr
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Cher Mai 68,

Est-il possible d’être nostalgique d’une période que l’on n’a pas vécue? Nous fêtons tes 50 ans et on parle de toi un peu partout. Pas toujours en bien d’ailleurs. Je ne suis pas naïve, tu n’as pas apporté que du positif, ce n’était pas une lutte qui regroupait tout le monde, toutes les générations, toutes les classes sociales autour d’un même combat; la libération sexuelle s’est faite avec quelques aberrations aussi; le féminisme a émergé en grande partie grâce aux mâles; et il y a eu des morts aussi.

Pas des morts comme on se l’imagine: aux barricades, défendant le nouveau monde, l’idée de fraternité et la démocratie. Non, des morts, car c’était une période de découverte et une suite de désillusions. On me l’a dit et je l’ai décelé au travers des rencontres, des interviews des films regardés: on en parle très peu, car c’est une souffrance inimaginable. Mais les expérimentations liées à la drogue ont tué bien des idéalistes. Et un peu plus tard également; les espoirs que tu portais, cher Mai 68, ont mené certaines et certains au suicide.

Alors, je le vois bien, tu n’as pas été uniquement un bouquet de fleurs offert au monde. Et pourtant, je suis nostalgique. J’en ai pleuré, de rage, à écouter les émissions sur toi! Voir tous ces jeunes libérés, un peu déconnectés, pas toujours les pieds sur terre, insolents qui envoient balader le monde entier. Qui s’indignent contre des guerres ignobles, qui remettent en cause les chaînes autour de leurs chevilles, qui crient et qui se montrent si vivant.

Aujourd’hui, j’ai envie de me réjouir de la lutte de ces petits cons d’universitaires à Tolbiac, Nantes ou autre qui ont essayé de te faire revivre. Qui utilisent tes outils vieux d’un demi-siècle pour s’indigner contre un système auquel on se conforme par peur d’être inadapté. Alors que tout le reste de la masse s’enfonce dans une indifférence générale, car elle n’a plus de grand rêve.

Des jeunes, dont je fais partie, mettent toute leur énergie à correspondre à ce qu’on attend d’eux. Parce qu’être en dehors de ces codes bien établis revient à se positionner en opposition à la marche du monde. Et l’énergie que cela demande ne rentre pas dans le planning overbooké de nos google calendars partagés sur cloud. On appelle ça du pragmatisme… Ça me révolte.

Alors qu’est-ce qu’on fait? Est-ce qu’on se bat en utilisant l’un des plus grands objets d’aliénation de notre monde: les réseaux sociaux, en mettant des # devant des expressions, créant une forme numérique de convergence des luttes? Mai 68, toi qui avait l’air d’avoir les clefs: est-ce cela qu’il faut faire? Dans l’une des interviews, un 68ard me disait que ce qui est important, c’est que dans cinquante ans, nos enfants ne nous disent pas que c’était mieux avant. Certes. Peut-être qu’ils diront qu’en 2017, on avait enfin rendu la symétrie aux relations homme-femme en «balançant» nos porcs. Et nos filles nous remercieront peut-être, car cela aura changé leur présent.

Cher Mai 68, en fait, je t’en veux. De nous avoir fait croire que tout allait changer. D’ailleurs, nous ne fêtons pas tes 50 ans. Nous fêtons le demi-siècle de désillusion écoulé après ta mort. Parce qu’aujourd’hui, la petite minorité qui a vécu de ton temps et qui croit encore en toi ne fait pas le poids contre tous ceux qui se sont rangés dans le conformisme et la facilité. La majorité qui t’adule encore a entre 20 et 30 ans et ne t’a jamais connue. Elle essaie de te ressusciter. Mais désolée, tu n’es pas Jésus. Tu es juste devenue une sorte de marionnette que l’on met en scène au profit de nos propres intérêts.

Cher Mai 68. Reste donc dans ton cercueil et arrête de nous poursuivre. Ton spectre qui hante l’Europe nous fait certes rêver, il ne nous aide pourtant pas à avancer. Laisse-nous trouver notre manière d’espérer.

Merci pour tout ce que tu as fait. Mais maintenant, va-t’en.

Signé: une gamine pas encore complètement désillusionnée.


Précédemment dans Bon pour la tête


«Regards anachroniques Mai 68»

«J’ai eu peur pour ma famille en Mai 68» (1) – Joséphine le Maire et Amèle Debey (vidéo)
«Je garde l’idéal qui nous a fait choisir ce mode de vie» (2) – Diana-Alice Ramsauer et Amèle Debey (vidéo)
«Les enfants ne supportaient plus la frustration» (3)– Diana-Alice Ramsauer et Amèle Debey (vidéo)
«Je défends l’idée de nostalgie» (4) – Diana-Alice Ramsauer et Amèle Debey (vidéo)
«Mai 68 n’est qu’un sursaut de l’histoire» (5) – Joséphine le Maire et Amèle Debey (vidéo)

Mai 68: les papiers Bon pour la tête

La genèse de Mai 68 – Yves Tenret
«Vos enfants ne sont plus sous votre autorité» – Patrick Morier-Genoud 

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