Réservé aux abonnés

Errances du côté de Lucifer

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 16 décembre 2020 · 3 min de lecture

Errances du côté de Lucifer
Jean-Michel Olivier convoque une belle dame sans merci, Lucie, installée aux Enfers (Jura)... - Dante Gabriel Rossetti - La Belle Dame sans Merci, 1855, pen and pencil.

Mais d’où vient cette sensation de fraicheur à la lecture de ce «conte noir» (l’auteur le désigne ainsi) ? De l’écriture du grand écrivain qu’est Jean-Michel Olivier. Simple, dépouillée en apparence, mais riche de mots qui s’ouvrent aux fantasmes. Et aussi parce que cette histoire fait un pied de nez à la doxa ambiante. Vous pensez que la plupart des femmes sont manipulées par les hommes, souvent leurs victimes? Vous ne connaissez pas Lucie.

Le début est autobiographique. Le double de l’auteur, Simon, n’a d’yeux que pour elle au Collège Rousseau de Genève. La belle n’était pas farouche mais pas avec tous, «c’était elle qui décidait». Elle virevoltait entre les garçons. Elle emmenait son camarade de classe fort ému dans les champs, elle connaissait bien les plantes. «C’est la saison des ancolies, regarde!». L’auteur ne peut s’empêcher d’évoquer les vers d’Apollinaire: «L’anémone et l’ancolie/Ont poussé dans le jardin/Où dort la mélancolie/Entre l’amour et le dédain».

Puis Lucie disparaît. Des années durant. Et la voilà qui ressurgit au fil des moments de son destin et de ses hommes. Au Québec. Où elle laisse un mari riche, fracassé au détour d’une promenade dans un paysage tourmenté, mystérieusement. Ce qui lui amène de terribles tracas… et des retrouvailles avec l’ami d’enfance. Plus tard elle trouve refuge en Ecosse, pays fait pour elle, chargé de mythologies, de légendes sombres. Et Simon, une fois encore, la retrouve lorsqu’elle l’appelle. Une intimité sans nom s’installe, les corps se frôlent mais ne se mêlent jamais. Les formes rabâchées de l’amour sont balayées. En existe-t-il qui déconcertent à ce point? Mais est-ce de l’amour? Que veut dire ce mot au juste?

On ne s’étonne pas qu’à son retour en Suisse, Lucie s’installe dans les Franches Montagnes — elle aime les chevaux et les chiens — au lieu dit Les Enfers. Parce qu’on raconte qu’au Moyen-Âge, on avait l’habitude de défricher le pays en brûlant les forêts. Simon y accourt. Risquant ainsi l’irritation — la rupture? — avec sa compagne Sylvie, Genevoise émancipée et féministe. Il espère rentrer chez lui le soir même. Mais Lucie en a décidé autrement: «Tu vas rester dormir à la maison… Ils ont prévu de gros orages.» Elle sert à boire, fait à manger, fredonne des airs des sixties. Mais en effet, l’orage n’est pas loin. La tentative d’étreinte tourne mal. La nuit sur le canapé est cauchemardesque. Et le jour suivant sera sombre, disons très sombre.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Quand notre culture revendique le «populaire de qualité»

CultureArticle

Quand notre culture revendique le «populaire de qualité»

Du club FipFop aux mémorables albums à vignettes des firmes chocolatières NPCK, ou à ceux des éditions Silva, en passant par les pages culturelles des hebdos de la grande distribution, une forme de culture assez typiquement suisse a marqué la deuxième décennie du XXe siècle et jusque dans la relance du festival de Locarno... Et maintenant, entre clics et «likes»?

Jean-Louis Kuffer

Comment l’Inde a transformé le monde

CultureArticle

Comment l’Inde a transformé le monde

«La Route de l’Or», de William Dalrymple, qui vient de paraître aux Editions Noir sur Blanc, raconte la période durant laquelle l’Inde ancienne a étendu son empire intellectuel et économique, tant à l’Est qu’à l’Ouest. Et comment celui-ci a décliné, en partie parce que les Indiens ont donné aux Européens la science des mathématiques.

Patrick Morier-Genoud

«Le rire n’a jamais été totalement libre»

CultureArticle

«Le rire n’a jamais été totalement libre»

Le rire occupe une place paradoxale dans les sociétés humaines. Il est à la fois profondément ancré dans notre nature et régulièrement surveillé et cadré. Voilà la retranscription d’un extrait de l’entretien que Rémy Watremez a accordé à «Antithèse». S’appuyant notamment sur les analyses d’Henri Bergson, abordant les polémiques autour de Blanche Gardin ou Dieudonné, il explore ce que le rire révèle de notre humanité, et aussi les tensions qu’il suscite aujourd’hui dans l’espace public.

Rémy Watremez