Douze fois oui

Anna Lietti

Par Anna Lietti · Publié le 8 juin 2020 · 3 min de lecture

Douze fois oui
© Pascal Parrone

Qu'est-ce qu'un grand acteur? Pour le savoir, repassez-vous la scène d'ouverture du "Mépris", mais les yeux fermés...

– Tu vois mes pieds dans la glace?

– Oui.

– Tu les trouves jolis?

– Oui. Très.

– Et mes chevilles, tu les aimes?

– Oui.

Etc…

Vous aurez forcément reconnu la scène d’ouverture du film Le Mépris. Vous l’aurez reconnue même sans être connaisseur de Godard, et, si ça se trouve, même sans avoir vu le film. Vous savez que c’est la fameuse scène où Brigitte Bardot, nue sur un lit, détaille chaque partie de son corps et demande à Michel Piccoli, son mari dans la fiction, de lui confirmer que oui, il aime ses épaules, ses genoux, ses fesses, oui. Douze fois oui.

Maintenant, si vous vous demandez ce qui, concrètement, fait de tel ou tel ce qu’on appelle un «grand acteur», petit exercice: repassez-vous la scène, fermez les yeux et concentrez-vous non plus sur la voix de Bardot mais sur celle de Piccoli.

Voilà. Un grand acteur, c’est cet acteur-là, capable d’aligner une brochette de douze «oui» absolument uniques, des «oui» qui, l’un après l’autre, sonnent miraculeusement frais, ardents, tendres, émerveillés comme au premier matin du monde (celui où Dieu créa la femme). Cet acteur-là, qui mouille la chemise pour livrer une performance aussi phénoménale qu’invisible: à ce moment du film, en effet, personne ne l’écoute, tout le monde est hypnotisé par Bardot. Cet acteur qui, dans les films qui vont suivre, en viendra à incarner mieux que quiconque le pouvoir et l’effroi de la séduction, sans jamais s’afficher comme un «séducteur».

Voilà presque un mois que Michel Piccoli est mort et je peine à faire mon deuil. Je m’offre des «verticales» Piccoli (vive le replay!) en consommant de tout, films, captations théâtrales, entretiens (Ah, le Gros Plan sur Michel Piccoli dans Spécial Cinéma en 1982, 40 minutes de causette avec Defaye, clopes, cigares et whisky inclus!) pourvu qu’il y soit. J’ai bien sûr revu Le Mépris, que j’ai trouvé encore plus savoureux après avoir appris les conditions de son tournage.

Le saviez-vous? Godard a d’abord livré un film vierge de la fameuse scène. Mais le producteur américain s’offrait un film avec Bardot parce que c’était la blonde Frenchie scandaleuse qui se met à poil: il en voulait pour son argent de Bardot à poil. Godard a résisté plusieurs mois. Il a fini par plier. Et c’est ainsi que, contraint et forcé, il a livré à la postérité une des scènes les plus inspirées de l’histoire du septième art.

Conclusion: la créativité naît de la contrainte. Même si on déteste l’idée, on est bien obligé de l’admettre. C’est encore plus vrai pour l’acteur: tout est écrit, tout reste à récrire. N’est-ce pas, Michel Piccoli? Oui. Oui. Oui.


Tout va bien, la chronique d’Anna Lietti, paraît chaque mois dans 24heures et sur Bon Pour La Tête, accompagnée d’un dessin inédit de Pascal Parrone.

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