Il y a vingt-cinq siècles, Aristote observait que certaines formes de sagesse traversent tous les domaines — ces structures du réel que nulle règle fixe ne peut remplacer, qu'il a nommées universaux. Morin a montré que la complexité du monde contemporain exige que cette sagesse se transforme en profondeur pour tenir l'incertitude sans la fuir. Von Foerster y ajoute une dimension radicalement réflexive — l'observation de deuxième ordre, par laquelle celui qui observe s'inclut lui-même dans ce qu'il observe. Trois penseurs, une même quête: identifier les compétences transversales que leurs époques exigent plus que jamais.
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Arriver à saisir le monde d’aujourd’hui est une quête d’une complexité croissante et, plus que jamais, très déstabilisante. Ce qui pourrait alléger cette tâche serait d’identifier la constellation de compétences que notre époque nous demande de cultiver — des compétences qui ne s’arrêtent pas aux frontières d’une discipline, mais qui les traversent toutes. Des compétences qui, dans un monde où les problèmes débordent les catégories et où les décisions engagent des systèmes fortement interconnectés, sont devenues la condition même d’une navigation lucide et responsable. Plutôt que d’y voir des contradictions, c’est une profonde complémentarité évolutive qui prend forme entre Aristote, Edgar Morin et Heinz von Foerster, et que le temps lui-même a rendue nécessaire.
Les notions respectives des trois penseurs sont étroitement liées. Dans cette constellation, ils décrivent des atouts respectifs à leur époque, certains partagés, d’autres inclusivement complémentaires. Dénouer ces relations est l’ambition de cet article, quel que soit l’horizon professionnel, social ou culturel du lecteur.
Les universaux d’Aristote
Aristote observait le monde avec une attention que peu de penseurs ont égalée. De la biologie à la politique, de la rhétorique à la métaphysique, il cherchait dans la diversité des phénomènes ce qui les traverse tous — des structures que l’esprit humain peut reconnaître au-delà de ce que chaque situation révèle en surface. Ces structures, il les nommait universaux. Des formes réelles inscrites dans les choses elles-mêmes, accessibles à celui qui sait observer et formuler ce qui échappe à la perception ordinaire. C’est dans cette disponibilité au réel qu’Aristote voyait la condition première de toute sagesse véritable.
Au cœur de la pensée aristotélicienne se trouve le telos — la finalité. Pour Aristote, toute action et toute communauté humaine tendent vers une fin qui leur est propre. Reconnaître ce telos éclaire la direction à prendre dans une situation d’apparence ambiguë. Pensons au journaliste qui enquête pendant des mois sur une injustice parce que sa finalité profonde est la vérité et non une visibilité visant un gain personnel. Cette même orientation vers une finalité juste s’aligne avec toute position éthique vis-à-vis des humains.
La phronèsis est peut-être la contribution la plus singulière d’Aristote à la pensée humaine. Elle désigne la capacité de discerner une situation dans son contexte qui lui est lié de manière pertinente, au moment où le telos seul ne suffit plus. Ce que la phronèsis révèle, au-delà de son contexte aristotélicien, c’est que la capacité de lire les contextes convergents permet de faire des liens réels mais encore non formulés. Aristote et Morin cherchent tous deux à identifier ce qui traverse les domaines sans appartenir à aucun — l’un l’appelle sagesse pratique, l’autre pensée complexe. Deux noms différents pour une même convergence, séparés par vingt-cinq siècles et une complexité du monde qui a entre-temps changé de nature.
L’epagôgè est le mouvement par lequel Aristote identifie des patterns, ou motifs récurrents qui traversent plusieurs domaines. Rendre visibles des phénomènes récurrents est un principe universel et fondateur de toute connaissance scientifique et pratique chez Aristote. Celui qui reconnaît dans les tensions d’un groupe d’amis les mêmes dynamiques de pouvoir et d’alliance qu’entre nations en négociation, par exemple, a déjà saisi quelque chose qu’Aristote aurait reconnu.
La sophia est chez Aristote la forme de sagesse la plus élevée — celle qui intègre les différentes formes de connaissance en une vision cohérente du tout. Elle est la compétence de celui qui sait relier les savoirs entre eux sans les dissoudre dans une synthèse qui trahit ce qui leur donne sens. Un technologue qui conçoit un système d’intelligence artificielle sans consulter un sociologue risque de reproduire des inégalités structurelles qu’il n’avait pas anticipées — faute d’une synthèse qui aurait éclairé ce que chaque discipline seule ne pouvait pas voir.
L’eudaimonia est l’épanouissement durable d’un être qui agit en accord avec ses vertus les plus profondes. Plutôt que de décrire l’éthique comme un code de règles idéologiques imposées de l’extérieur, Aristote dépose cette compétence de discernement cultivée de l’intérieur. Au moment d’une décision, est-ce nos valeurs vécues de l’intérieur qui nous guident, ou des règles imposées de l’extérieur? L’eudaimonia penche résolument vers la première.
Le nous est chez Aristote la faculté la plus mystérieuse — cet intellect intuitif capable de saisir les premiers principes avant même que le raisonnement ne commence. En cherchant à comprendre ce qui rend la pensée possible, Aristote esquissait déjà une forme de pensée méta. Cette réflexivité restait cependant incomplète — l’esprit aristotélicien observe ses objets sans encore s’observer lui-même en train de les observer. C’est le saut que Morin et von Foerster accompliront, chacun depuis son propre territoire.
La Pensée Complexe d’Edgar Morin
C’est à travers les six volumes de La Méthode1, prolongés par l’Introduction à la pensée complexe2 et Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur3, qu’Edgar Morin a élaboré sa réponse à la complexité du monde contemporain. Morin cherche les principes d’une pensée capable de naviguer un monde en transformation permanente — un monde où les certitudes se dissolvent et où chaque action engendre des effets que l’on n’avait pas anticipés. Les compétences qui émergent de ces œuvres sont des dispositions de pensée, des façons d’habiter la complexité sans la simplifier.
Représentant le pilier central de La Méthode, la «pensée complexe» — distincte de ce qui est simplement compliqué — décrit cette capacité rare de tenir ensemble ce que notre pensée ordinaire tend à séparer. La réalité, pour Morin, est tissée d’interdépendances et de contradictions qui coexistent sans jamais se résoudre complètement dans l’incertitude. Accepter que le tout soit à la fois plus et autre que la somme de ses parties — c’est le geste fondateur de toute pensée à la hauteur de notre époque.
La reliance est peut-être le concept le plus généreux de toute l’œuvre de Morin — cette capacité de relier ce que la modernité a méthodiquement fragmenté. Relier, c’est reconnaître que la séparation a un coût épistémologique que nous payons tous collectivement. La reliance est devenue une compétence que notre époque ne peut plus se permettre d’ignorer. La Suisse l’a compris — le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) s’est engagé à traiter les thèmes transversaux à tous les niveaux de formation, reconnaissant qu’aucune discipline seule ne suffit à préparer les générations futures aux défis qui les attendent.
La pensée systémique chez Morin invite à regarder au-delà des éléments isolés pour percevoir les relations à différentes échelles qui les unifient respectivement. Aucun organe du corps humain ne fonctionne isolément — ils communiquent et fonctionnent en symbiose. Une veine bouchée perturbe l’équilibre de l’organisme entier, redistribuant les tensions bien au-delà de sa localisation. Il en va de même en géopolitique, lorsqu’un corridor commercial est bloqué, les conséquences se propagent bien au-delà de la zone concernée, touchant des économies et des populations que rien ne semblait relier à ce corridor.
La boucle récursive est l’une des contributions les plus déstabilisantes de Morin — et peut-être la plus nécessaire. Dans la pensée ordinaire, une cause produit un effet et s’arrête là. Morin montre que dans les systèmes complexes, les effets reviennent transformer leurs propres causes. Dans le cadre diplomatique comme familial, la coopération comme le conflit causent des effets qui nous reviennent — transformant à leur tour les conditions mêmes qui les ont produits.
La temporalité selon Morin, contrairement à la dynamique d’une horloge, est le fil invisible qui relie les expériences entre elles et leur donne du sens. Tout comme la crise financière de 2008, elle ne peut être comprise que par l’histoire qui l’a précédée — des décennies de dérégulations et de dynamiques financières qui se sont silencieusement accumulées avant d’éclater au grand jour.
La réflexivité de Heinz Von Foerster
Heinz von Foerster est sans doute le moins connu des trois penseurs de cet article — et pourtant, sa contribution est peut-être la plus radicale. Mathématicien et philosophe autrichien, il est l’un des pères de la cybernétique de deuxième ordre. La cybernétique — du grec kubernetes, désigne l’art de piloter et de gouverner les systèmes d’autorégulation. Dans ce cadre, Von Foerster pose une question que personne n’avait osé formuler aussi clairement: que se passe-t-il quand celui qui observe un système en fait lui-même partie? Une telle question déplace les repères de la gouvernance des systèmes vers une responsabilité fondamentalement éthique — c’est la cybernétique de deuxième ordre comme pensée méta radicalisée.
La réflexivité, ou en d’autres termes, le regard sur son propre regard, est la contribution la plus exigeante et transformatrice de von Foerster à la pensée contemporaine — et peut-être la plus fondamentale dans la complémentarité des trois penseurs. Cette posture réflexive est une nécessité structurelle dans tout système où l’observateur façonne ce qu’il observe. Quelqu’un qui réalise en pleine discussion que son ton impacte la tournure que prend la conversation, et qui s’ajuste en conséquence, se met à la place de l’autre tout en reconnaissant son influence — voilà le geste propre à von Foerster.
Von Foerster aimait dire que la réalité ne se découvre pas — elle se calcule. Par ce mot, il montrait que chaque acte d’observation est aussi un acte de construction. Ce que nous percevons comme évident s’est construit à travers des observations répétées, devenues si familières qu’on ne les remarque plus. Reconnaître que nos façons de voir et d’observer construisent nos perceptions exige une humilité rare consistant à questionner non pas ce que l’on voit mais comment on a appris à voir. Von Foerster inclut l’observateur dans la description du système qu’il observe, étant donné qu’un système n’est jamais indépendant du regard qui le constitue — et c’est organiquement pourquoi se piloter soi-même se situe en amont de toute forme de gouvernance. C’est la condition première avant de prétendre piloter quoi que ce soit d’autre. A l’heure où la gouvernance des systèmes d’intelligence artificielle centrés sur l’humain devient une priorité civilisationnelle, cette exigence réflexive représente bien plus qu’une simple posture philosophique — elle devient une nécessité pratique.
L’impératif éthique du chercheur autrichien tient en une formule d’une simplicité trompeuse: «agis toujours de façon à augmenter le nombre de choix». A l’opposé de la pensée déterministe qui restreint les possibilités, von Foerster extrait cet impératif de la logique même des systèmes complexes. Toute action responsable tend vers cette ouverture d’abondance de potentiels — cet impératif offre un repère précieux pour quiconque est appelé à décider dans des systèmes qui engagent l’avenir.
La contribution de von Foerster émerge naturellement aux endroits où Aristote atteignait ses limites. La réflexivité, qu’Aristote avait entrevue sans en déployer toute la portée, devient chez von Foerster la condition fondatrice de toute connaissance responsable, révélant ainsi la trace d’une complémentarité évolutive qui traverse vingt-cinq siècles de pensée humaine. Aristote avait posé la question des universaux, Morin l’avait complexifiée à la mesure du monde contemporain, et von Foerster y ajoute la dimension la plus vertigineuse: celle de l’observateur qui se découvre lui-même comme acteur indissociable de ce qu’il cherche à comprendre et à gouverner.
Des Compétences Post-Aristotéliciennes — l’Adaptation Contemporaine
Aristote, Morin et von Foerster ne sont pas les seuls à avoir cerné ces questions — ils en sont parmi les voix les plus articulées. L’environnement complexe actuel témoigne que l’accès aux compétences transversales s’avère une question prioritaire. Les nombreux défis visibles de notre époque débordent les frontières de toute discipline où aucune expertise isolée ne suffit à les saisir dans leur pleine complexité, et encore moins à les naviguer avec sagesse.
On dit souvent que les grandes idées tiennent l’épreuve du temps. Celles d’Aristote voyagent au-delà de la simple temporalité — elles se sont amplifiées à travers Morin et von Foerster, comme si la complexité croissante du monde avait eu besoin de vingt-cinq siècles pour révéler davantage leur reliance. Tout en diminuant son incertitude, un observateur interdisciplinaire dirait que les universaux d’Aristote ont subi une mise à jour fortement requise par notre temps.
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1) Morin, E. (1977-2004). La Méthode (6 volumes). Editions du Seuil.
2) Morin, E. (1990). Introduction à la pensée complexe. Editions du Seuil.
3) Morin, E. (1999). Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. UNESCO.






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