Un sombre employé de bureau

Marie Céhère

Par Marie Céhère · Publié le 31 mai 2024 · 2 min de lecture

Un sombre employé de bureau

«Mon travail n’est pas terminé», Thomas Ligotti, traduit de l’anglais par Fabien Courtal, Editions des Monts Métallifères, 289 pages.

Est-ce un conte fantastique ou le compte-rendu d’un fantasme? Thomas Ligotti, très énigmatique et discret auteur américain héritier de Lovecraft, est capable de mêler les deux sans nous faciliter la tâche. Le traducteur, Fabien Courtal, annonce la couleur dans son avant-propos à ce roman: «L’horrible, le grotesque, s’y manifestent à la façon d’accidents dénués de sens, absolument gratuits, des aberrations tout au plus, impuissantes à masquer cette autre variété d’horreur qui les sous-tend: celle de la prédation ordinaire de l’individu par un collectif qui l’épuise et l’abstrait jusqu’à la pure négation.» Le nihilisme d’un cabinet des horreurs contemporaines, à la façon de Bret Easton Ellis dans American Psycho? Mais Frank Dominio (dit Domino par ses collègues de travail qui s’en contrefichent) n’a rien d’un Patrick Bateman; il est un être moyen et paraît peu habité. «Dans un décor de semi-ruines et de rebuts (ici bien souvent la nostalgie est ce qui ressemble le plus à une émotion esthétique) le protagoniste n’est au départ occupé que du seul projet de survivre au travail», note aussi le traducteur. Après une série de déconvenues et de petites humiliations, Frank passe de l’autre côté du miroir, quitte son poste, démissionne, part en vrille. Libre, il peut désormais se venger de l’aliénation dont il a déjà trop été la victime consentante. Un apologue anticapitaliste? Peut-être aussi. Sauf que Frank ne cherche pas à détruire les machines mais bien les hommes. Il s’enfonce et nous avec dans un trip cauchemardesque, où la torture le dispute en raffinement aux tourments de la vie de bureau en open space. On ne sait rien du métier qu’exerce Frank, ni de quel genre de «boîte» il s’agit. Cela n’a pas d’importance, c’est universel. La chute est à la hauteur du souffle destructeur de ce récit. Ce que nous y avons lu: Frank est plus vivant au seuil de la mort qu’il ne l’a jamais été en salle de réunion. Le nihilisme de l’économie des services est sous nos yeux.

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