Mercosur: colère en France et sourire en Suisse

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 22 novembre 2024 · 3 min de lecture

Mercosur: colère en France et sourire en Suisse
© SP Daniel Guimarães/AgriculturaSP - CC BY 2.0

Les paysans français furieux bloquent des routes. Et les partis de tous bords applaudissent. Jusqu’à Emmanuel Macron qui affirme que l’accord commercial entre l’Europe et plusieurs pays sud-américains est inacceptable. Etonnant quand on regarde de plus près. Devant le sprint final de cette négociation qui dure depuis 1999, la Suisse se frotte les mains. Car l’AELE (Association européenne de libre échange) dont elle fait partie, avec la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein, signera aussi l’accord. Jugé par ceux-ci très prometteur, à la différence de la France.

Il s’agit donc, si le texte passe les obstacles, d’abaisser réciproquement les droits de douane entre les pays européens et un groupe de cinq outre-Atlantique, le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et la Bolivie. D’autres pourraient suivre, la Colombie, le Chili, le Pérou et l’Equateur.

Ce qui met la France sens-dessus-dessous, c’est la viande brésilienne. Accusée, non sans quelques raisons d’ailleurs, de n’être pas conforme aux normes européennes (interdiction des hormones de croissance, et des antibiotiques notamment). A Brasilia on assure que les exportations seront dûment contrôlées. Pour l’exemple, l’envoi d’un container vient en effet d’être bloqué au départ. Les Français restent dubitatifs. Ils sont convaincus que la concurrence de cette bidoche va mettre leur agriculture au tapis. Les chiffres sont pourtant moins inquiétants. Il s’agit d’importer à tarifs réduits sur tout le continent 90’000 tonnes de bœuf. Soit, a calculé un économiste, un steak par an et par Européen. Ces apports représentent 1,6% de la production bovine de nos pays, 1,4% pour la volaille, 0,1% pour le porc. Le produit le plus concerné est en fait le soja pour l’alimentation du bétail… européen.

S’égosiller contre les périls du «mondialisme», pourquoi pas? Mais il serait honnête de voir les deux faces du problème. La France elle-même exporte des produits agricoles. Plus qu’elle n’en importe. Mais cette balance favorable se réduit en raison des pertes de marché en Afrique et du blé ukrainien qui arrive librement. Par cette baisse des droits de douane sud-américains, le Mercosur doperait les exportations de vins – ils sont à la peine partout et frappés d’une taxe brésilienne de 26%! –, de liqueurs, de lait en poudre, de maintes spécialités alimentaires. Sans parler des produits de luxe et des débouchés industriels.

Les paysans français souffrent. La pression des supermarchés sur les prix est telle que nombre d’exploitations, petites et moyennes, sont au bord du gouffre. Sous le poids aussi d’une administration tracassière. Mais là, ils se trompent de cible. Le Mercosur pourrait leur apporter plus de chances que de handicaps. Les excités nationalistes proclament que tout est fait pour le bénéfice de l’Allemagne et de ses voitures. Ils oublient que les Françaises se vendraient mieux aussi. Ils n’ont pas vu non plus que leur voisine, aujourd’hui dans le pétrin, est également une puissance agricole, juste après la France, devant l’Espagne et l’Italie.

Ce n’est pas sans raison que la plupart des pays de l’UE et tous ceux de l’AELE sont favorables à l’accord. La Suisse, elle, applaudit. Ses paysans ont aussi pléthore de soucis, mais pas celui-ci, car l’importation de viande est contingentée en fonction des besoins. Les échanges économiques avec le Brésil sont en plein boom: plus de 11% en un an, 4,173 milliards avec un excédent en notre faveur de 639 millions. Grâce à l’industrie et aux services qui espèrent faire mieux encore avec cet accord. Même Nestlé en profiterait pour mieux vendre ses produits au Brésil où se trouvent des concurrents locaux.

C’est d’ailleurs ce qui fait grincer une partie de la gauche brésilienne. Elle reproche à Lula d’ouvrir trop les portes. Et surtout de favoriser les grands exploitants agricoles, dans l’espoir d’apaiser leur opposition à son parti. La déforestation de l’Amazonie a été enfin quelque peu réduite. Mais il reste encore d’immenses surfaces et des écuries géantes pour élever le bétail. Si cette viande arrive moins en Europe, où ira-t-elle? En Chine bien sûr! Bien moins tatilllonne sur les normes et loin, très loin des tirades «anti-mondialistes».

Pauvres médias français univoques sur le sujet qui ne décortiquent pas les contradictions du marché international, inhérentes à celui-ci depuis des siècles.

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