Mafia, une affaire de morale(s)


Dans «Le traître», sorti en salles mercredi dernier, Marco Bellocchio retrace un moment-clé de l'histoire italienne, les «maxi-procès» anti-mafia des années 1980-90, à travers la figure du repenti Tommaso Buscetta. Un film d'une ambition et d'une clairvoyance exceptionnelles, injustement ignoré par le jury cannois.
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De la mafia des débuts, organisation qui se voulait au service du peuple, à l’hydre meurtrière d’aujourd’hui, qui extorque, corromp, kidnappe, drogue et assassine à tout va, il y a une longue dérive que le cinéma italien n’a cessé d’explorer, de Au nom de la loi (Pietro Germi, 1949) à Les Ames noires (Francesco Munzi, 2014), bientôt suivi par la télévision (les séries Les Origines de la mafia et La Pieuvre). Dernier des géants du cinéma italien, Marco Bellocchio se devait d’affronter un jour ce fait social et historique majeur de son pays. A 79 ans, c’est enfin chose faite avec Il traditore, à la fois récit d’un moment clé de la lutte anti-mafia et portrait d’un homme, Tommaso Buscetta, principal «repenti» à l’origine – avec les juge Giovanni Falcone – des maxi-procès qui mirent à genoux la mafia sicilienne.
Qu’on le veuille ou non, notre mémoire est déjà encombrée de tant d’histoires et d’images de mafia, aussi bien américaines (Coppola, Scorsese, Cimino) qu’italiennes (Rosi, Damiani, Ferrara, Giordana, Sorrentino, etc.), que la question de comment apporter quelque chose de neuf s’impose d’elle-même. Moins connu pour des films politiquement «engagés» que pour sa puissance d’introspection, l’auteur de Buongiorno, notte choisit à bon escient une voie médiane: la chronique historique, filtrée à travers l’exploration de ce qui anime un homme dont le comportement est resté passablement mystérieux. L’interprétation exceptionnelle de Pierfrancesco Favino (Romanzo criminale, ACAB, Suburra, etc.) fait le reste, achevant de hisser ce film au tout premier rang du genre.
Le «boss de deux mondes»
Le Traître débute en 1980 sur une photo «de famille» prise à l’occasion d’une trêve entre les clans de Palerme et de Corleone, rivaux sur le florissant marché de l’héroïne. Flashes et noms imprimés à l’écran nous présentent les protagonistes du drame à venir tandis que Buscetta prépare discrètement son départ. Tout juste sorti de prison et peu confiant quant aux promesses de paix, il file refaire sa vie à Rio sous une nouvelle identité. Déjà passé par là, il y présidera aux affaires de Cosa Nostra (le nom que s’est donné la mafia sicilienne) en Amérique latine, d’où son surnom de «boss des deux mondes». C’est alors que le rival corleonais Salvatore «Totò» Riina décide de faire le ménage. Parmi les victimes de l’impitoyable guerre des clans qu’il déclenche se trouvrent bientôt de proches amis et parents de Buscetta.




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