Les leçons du Portugal

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 26 avril 2024 · 4 min de lecture

Les leçons du Portugal
A Lagos, dans le sud du Portugal. © Wikimedia Commons - CC BY 2.0

Le 50ème anniversaire de la Révolution des Œillets qui mit fin à la dictature de Salazar et à l’époque coloniale se rappelle à nous. Que tirer de cette célébration? Un cas historique et aussi la sagesse d’un peuple, dont d’autres peuvent être jaloux.

Le soulèvement de l’armée, entraîné par de jeunes officiers, puis le renversement du pouvoir, sans faire couler le sang, n’a guère de précédent dans l’histoire. L’exploit résultait de la fatigue des soldats engagés dans une guerre meurtrière de part et d’autre, et aussi du constat de l’impasse, d’un combat indéfendable, trop longtemps prolongé. Cette lucidité et cette détermination à en finir chez les militaires fait exception. Y en aura-t-il d’autres à travers le monde aujourd’hui secoué par tant de fièvres belliqueuses?

Prenons acte de cet épisode de la décolonisation. Dans un «empire» qui, à partir d’un tout petit pays, s’était installé, depuis le XVIème siècle, en Afrique, en Amérique (le Brésil!) et en Asie (à Goa, libéré en 1961 par Nehru). Le pouvoir surgi en 1974 géra son retrait avec une dignité remarquable. Je me souviens d’avoir interviewé le dernier gouverneur portugais à la veille de son départ du Mozambique, pour Temps présent. Il tendait la main aux rebelles du Frelimo, plein d’espoir quant à l’avenir d’une relation post-coloniale apaisée. Ce pays, comme l’Angola et la Guinée Bissau, a connu ensuite des temps agités, des guerres civiles, mais on y parle encore portugais et personne aujourd’hui n’y pourfend l’influence de l’ancien colonisateur. Il n’y eut quasiment pas de règlements de compte sanglants après coup. Quant aux nombreux Blancs qui quittèrent cette terre qu’ils croyaient leur, ils furent réintégrés dans la mère-patrie, amers certes, mais sans trop de mal. Pour la plupart ce fut pourtant un déchirement terrible. Nous avions filmé leur attente de l’embarquement, au port de Beira, veillant jour et nuit sur leurs caisses et valises, chargées de leur passé.

Le livre du journaliste Jean-Jacques Fontaine (voir ci-dessous) raconte, à travers des portraits, plusieurs en lien avec la Suisse, le tournant du 25 juillet 1974 et ce qui s’ensuivit. Abordant ensuite la présence si nombreuse des Portugais chez nous, non pas du fait de la Révolution des Œillets mais en quête d’un meilleur sort économique. D’ailleurs souvent oublieux de cet épisode historique.

Lors de la présentation de l’ouvrage au Club suisse de la presse, la journaliste genevoise Joelle Kuntz qui suivit les évènements sur place a mis en exergue avec éloquence une autre leçon du Portugal. Le demi-siècle passé depuis lors y a été remarquablement apaisé et démocratique. Rejetant les extrêmes de droite et de gauche, l’électorat a alterné ses préférences entre le centre-droit et le centre-gauche, applaudi aussi l’entrée dans l’Union européenne dont les soutiens ont permis au pays de se moderniser. Trains, routes, équipements publics… le Portugal a basculé dans une ère nouvelle, heureuse. Il est vrai qu’en mars dernier, le jeune parti dit d’extrême droite, en tout cas libéral et conservateur, a obtenu 18% des voix. Il ne se nourrit pas de quelque nostalgie salazariste mais d’une addition de mécontentements. Comme ailleurs autour de l’immigration – les Brésiliens affluent! –, autour des lourdeurs bureaucratiques, autour des frustrations sociales. Il faut dire que les dernières années ont été dures. En 2020, l’Etat outrepassait toutes les limites de l’endettement. Et en 2023, le gouvernement de centre-gauche sortant, battu aux dernières élections, a redressé la barre avec un budget bénéficiaire. Au prix d’efforts peu communs, des mesures drastiques à tous les étages, coupes dans le domaine social et augmentation de certains impôts.

Qu’en conclure? Les Portugais sont pragmatiques, réalistes, entreprenants. A la différence d’autres Européens – n’est-ce pas, amis Français? – ils ne rabâchent pas les couplets aigris et masochistes du déclin. Leurs débats politiques sont chauds mais ne tournent pas aux empoignades haineuses et violentes comme on a pu le voir ailleurs. Ils témoignent, sur la durée est sur le fond, d’une forme de sagesse.

Les Portugais en Suisse sont au nombre de 420’000 (dont 162’000 de double-nationaux). Socialement très bien intégrés mais la plupart restant sur leur quant à soi civique. Beaucoup nous quittent, plus qu’il n’en arrive. Pour leurs racines familiales, si importantes dans cette culture, pour des raisons économiques aussi, ils préfèrent passer leur retraite dans leur pays. Leurs enfants restant souvent dans l’ancrage helvétique. Ces vagues successives d’immigration – Jean-Jacques Fontaine l’évoque bien – sont diverses: au début, des gens très modestes, beaucoup analphabètes, venant surtout du nord, aujourd’hui de plus en plus qualifiés, en quête d’emplois bien rémunérés qu’ils ne trouvent pas chez eux.

Ce large pan de la population suisse, trop ignoré parce que ne posant aucune difficulté, témoigne ici aussi du bon sens, de l’ardeur au travail, de la lucidité que relèvent les connaisseurs du Portugal. C’est à eux aussi que nous devrions adresser nos hommages. Autant qu’aux soldats de la Révolution des Œillets.


«La Révolution des Œillets a 50 ans… Exilés et émigrés portugais en Suisse, 1974-2024», Jean-Jacques Fontaine, Editions de L’Harmattan, 186 pages.

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