Les «brouteurs», héros délinquants

Catherine Morand

Par Catherine Morand · Publié le 13 mai 2022 · 4 min de lecture

Les «brouteurs», héros délinquants
Extrait de la bande-annonce de la série ivoirienne "Brouteurs.com", qui met en scène ces spécialistes de "l'escroquerie sentimentale". - © AKWABA FILMS/TV5Monde

Les «brouteurs», in situ, sont parfois considérés comme des héros, voire font la fierté de leurs familles. Et les codes que s’est inventé cette jeunesse déboussolée ne diffèrent pas vraiment de ceux qui prévalent dans leur environnement social et économique, où les détournements de fonds sont omniprésents.

Une rue comme les autres dans le quartier populaire de Treichville à Abidjan: boutiques, ateliers de couture, gargote, portes entrouvertes sur des cours intérieurs, et quelques moutons. Et tout à coup, là, parquées sur les trottoirs encombrés, deux voitures de luxe, une BMW bleu nuit et une Mercedes blanche, rutilantes. Les voisins expliquent volontiers qu’elles appartiennent à un jeune de 18 ans, qui vit dans cette rue depuis qu’il est tout petit. Et avec un clin d’œil entendu, vous font comprendre qu’il s’agit là d’un «brouteur» qui a bien réussi. «Il faut voir comme son père est fier lorsqu’il prend place dans la Mercedes aux côtés de son fils au volant», raconte une voisine, qui déplore toutefois l’exemple «d’argent facile gagné sans effort» que cela donne aux autres jeunes du quartier.

Les «brouteurs», ces jeunes qui pratiquent l’arnaque au sentiment sur le web et arrivent à soutirer des sommes importantes à des Européens esseulés, font souvent figure de héros auprès d’une partie de la jeunesse ivoirienne. A tel point que la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité, qui tente d’éradiquer le phénomène, se rend régulièrement dans des classes pour faire de la prévention, et dissuader les élèves de quitter les bancs de l’école pour gagner des millions de francs CFA en «arnaquant les Blancs»; comme le font tant de jeunes qui ensuite paradent dans des vêtements de grandes marques, au volant de voitures de luxe.

Il y a quelques années, on pouvait encore les croiser dans des cyber cafés, affairés, fiévreux, tout à leur business pour ferrer de nouveaux «clients» et leur soutirer un maximum d’euros. Aujourd’hui, où il est plus facile d’avoir son propre ordinateur, un wifi puissant et une bonne connexion internet, les brouteurs chevronnés et leurs apprentis louent à plusieurs un «entrer-coucher», avec quelques matelas posés à même le sol; certains y vivent, d’autres s’y rendent comme on va au bureau faire ses heures de boulot: surfer sur les sites de rencontre, envoyer des dizaines de mails, passer des heures au téléphone avec des Blancs souffrant de solitude, visiblement heureux d’avoir quelqu’un à qui parler. 

La profession a ses célébrités, tel le fameux «Commissaire 5500», habitué à faire des allers retours à la MACA, la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan, où il a été incarcéré à plusieurs reprises, pour arnaques aux «faux sentiments» et à l’héritage, usurpation d’identité, sextorsion. Lorsqu’il sort de prison, il est accueilli comme une véritable star par ses fans et amis. A nouveau libéré en juillet de l’année dernière, il gère ses différents business. Les montants faramineux acquis par la cybercriminalité lui ont permis d’investir dans plusieurs secteurs, notamment dans des discothèques, ou encore le show-biz, où il parraine des stars du coupé-décalé. Un genre musical qui a émergé dans les années de crise qu’a connu la Côte d’Ivoire et se réfère directement au «broutage», puisque dans l’argot ivoirien, «couper» signifie «arnaquer», et «décaler» veut dire «s’enfuir»; donc comprendre «couper-décaler» comme «arnaquer quelqu’un et s’enfuir». 

Cette jeunesse mutante, déboussolée par les années de guerre civile, s’est créé de nouveaux codes. Mais ceux-ci sont-ils si différents du reste de la société, où la corruption et le détournement de fonds sont monnaie courante et où chacun «cherche son argent», selon la formule consacrée? Broutage et détournement de fonds sont deux pratiques également répréhensibles, mais toutes deux largement pratiquées au vu et au su de tout le monde, en toute impunité. Et sur l’échelle de la respectabilité sociale, qui est le plus condamnable ou le plus admirable? Le responsable politique ou économique qui détourne de l’argent de manière industrielle et se fait construire des résidences marbrées d’un luxe inouï? Ou le jeune brouteur qui mène ses arnaques de manière plus artisanale et invite tous ses potes pour des soirées délirantes lorsqu’il a réussi à «blaguer» des Européens naïfs? 

Ces jeunes délinquants se fondent en tout cas complètement au sein de leur société et de son tissu économique. Et font vivre un nombre incalculable de personnes, qui touchent de l’argent pour faciliter leur business. Une série TV qui raconte leur histoire, intitulée «Brouteurs.com», a fait un carton durant plusieurs saisons. Reste que ce qui étonne, c’est qu’en Europe, malgré toutes les mises en garde et les témoignages, les arnaques aux «faux sentiments» continuent à marcher et à faire des victimes. Avec, en filigrane, la question de savoir ce qui est le plus triste et pathétique: la réalité de ces Européens d’un certain âge, seuls et à la dérive, qui continuent à se faire dépouiller? Ou ces jeunes, privés de formation et de débouchés, complètement livrés à eux-mêmes, qui mettent toute leur énergie et leur savoir-faire dans de pitoyables arnaques?

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