Le bien, le mal et les McDo au temps du virus

Isabelle Falconnier

Par Isabelle Falconnier · Publié le 1 mai 2020 · 3 min de lecture

Le bien, le mal et les McDo au temps du virus
Le "Jugement dernier" est une œuvre de Fra Angelico, conservée au Musée national de San Marco à Florence-Italie (1431). - © Wikimedia

La plume qui caresse ou qui pique sans tabou, c’est celle d’Isabelle Falconnier, qui s’intéresse à tout ce qui vous intéresse. La vie, l’amour, la mort, les people, le menu de ce soir.

Ouf! Nous avons démasqué les méchants, débusqué nos nouveaux ennemis, mis au jour les criminels grimés en bons pères de famille! A peine les McDo et autres enseignes de fast-food rouvertes, que les foudres de la bien-pensance et du mépris se sont abattues sur les gourmands qui ont eu l’outrecuidance d’avoir envie d’un hamburger ou de nuggets, et de la satisfaire. Quel crime ne commettaient-ils pas en attendant sagement leur tour sur le trottoir ou dans leur voiture! Quel outrage aux bonnes mœurs! Quelle provocation à la vertu des purs et à la pureté des vertueux!

Stigmatisés dans les médias, hués sur les réseaux sociaux – «J’ai honte d’être humaine quand je vois ça», «Mort aux cons», ai-je même lu – , érigés en contre-exemples de ce que notre société aurait de pire, ils sont les révélateurs involontaires de la nouvelle morale issue de la crise printanière. Le Covid-19, et tout ce qui s’ensuit, a ses nouveaux bons, ses nouveaux méchants, son échelle de valeur, sa sacro-sainte doxa, dont il ne faut surtout pas s’éloigner de peur de déplaire à ses ayatollahs.

Je résume:

Faire la queue au McDo? MAL

Faire son pain en prétendant qu’il est aussi bon que celui du boulanger? BIEN

Se précipiter chez Hornbach? MAL

Tondre son gazon sans demander la permission à ses voisins intellectuels? MAL

Entasser chez soi levure et kilos de farine de sarrasin? BIEN

Avoir eu peur de manquer de papier toilette? MAL

Passer 4 heures pour acheter ses salades à la ferme plutôt que 5 minutes au supermarché du quartier? BIEN

Militer pour la réouverture des librairies indépendantes le même jour que les coiffeurs? BIEN

Militer pour la réouverture des librairies indépendantes-mais-qui-s’appellent Payot le même jour que les coiffeurs? MAL

Affirmer que la décroissance fait le bonheur de l’humanité parce qu’on n’est pas allé chez Zara depuis 6 semaines? BIEN

Lire Philosophie Magazine pour donner du sens à sa vie? BIEN

Jouer à Fortnite toute la journée parce que c’est le pied? MAL 

Penser que l’on va fissa reprendre le cours de nos vies imparfaites? MAL

Affirmer que les nettoyages de printemps font autant de bien qu’une psychanalyse? BIEN

Se réjouir que sa femme de ménage reprenne du service? MAL

Etc, etc.

Ce Jugement Dernier élitiste et prétentieux qui prédit l’enfer à ces simples consommateurs de hamburgers prouve hélas qu’il n’y a pas de monde d’avant et de monde d’après le Covid. Comme avant ce virus, comme après ce virus, comme toujours, il y a ceux qui savent, qui jugent, décident du camp du bien et du mal, s’érigent en exemples et conspuent les autres – tout en souhaitant que tout change, et que ce printemps bouleversé annonce l’avènement d’un monde nouveau.

Mais, cela va sans dire, un monde à leur image, qui leur ressemble, un monde qui joue selon leurs règles et obéit à leur système de valeurs. C’est oublier que le meilleur des mondes s’arrête le plus souvent au paillasson devant notre porte, et qu’il est synonyme d’enfer pour les autres. Applaudir les autres, c’est bien, leur foutre la paix (@FabriceMidal), c’est encore mieux.

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