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La «du Kultur» d’entreprise, ce leurre démocratique

Anna Lietti

Par Anna Lietti · Publié le 8 janvier 2018 · 8 min de lecture

La «du Kultur» d’entreprise, ce leurre démocratique
Christoph Tonini a instauré le « tutoiement » dans l’équipe de Tamedia. - © persönlich

Le tutoiement entre chefs et employés est censé dire une nouvelle horizontalité des rapports, il n’empêche pas la brutalité hiérarchique. Pour les Suisses Romands, il sonne aussi comme la marque l’une domination alémanique insensible aux nuances de codes entre les langues. Histoires de coolitude imposée aux CFF et chez Tamedia, qui pousse le tutoiement jusque dans ses offres d’emploi.

Sommaire

«Je pense, avec mes collègues de la Direction générale, que cette soirée est une bonne occasion de vous proposer à toutes et à tous le tutoiement au sein de l’entreprise. Je m’appelle Christoph.» Le 4 mai 2016, lors d’une grande fête réunissant près de 2000 collaborateurs à Baden, Christoph Tonini, directeur général du groupe de presse zurichois Tamedia, a inauguré l’ère de la «du Kultur». «On s’est dit, ce n’est pas très malin, mais pas sérieux non plus: ils ne vont pas vraiment appliquer le tutoiement généralisé», raconte Fabiano Citroni, journaliste au Matin Dimanche, un des titres romands du groupe.

C’était sérieux. Lui et ses collègues l’ont compris lorsque la lettre annuelle d’information sur la caisse de pension de l’entreprise, déjà opaque par tradition, s’est colorée d’une touche surréaliste grâce au «tu» dont elle gratifiait désormais son destinataire. L’été dernier, Tamedia Suisse romande (comme déjà la maison mère un an plus tôt) a franchi un pas supplémentaire, dépassant dans son zèle tutoyeur la plupart des entreprises de la place: ses offres d’emploi font désormais copain-copain avec les candidats potentiels. «Tu cultives les contacts qui te permettent de suivre l’actualité…» «Tu disposes d’un bon esprit de synthèse et d’une orthographe sûre…» «Ton nez fin et ta perception te permettent d’anticiper les modes…»: non, il ne s’agit pas du grand concours d’été de Pif Gadget, mais d’annonces pour des postes de rédacteurs respectivement à 24Heures, Le Matin et 20 Minutes. 

 
«Ça passe par beau temps»

Le journalisme est un métier où l’on se tutoie facilement. Pour le personnel en place chez Tamedia Suisse romande, la «du Kultur» crée donc le malaise surtout lorsqu’il s’agit de taper verbalement dans le dos des membres de la direction. Fabiano Citroni: «Depuis le début, je me suis dit: le «tu» généralisé, ça passe par beau temps. Mais si une crise éclate, on s’apercevra vite que les chefs sont des chefs, pas des amis.» 

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