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L’embarras de nos enterrements

Par David Laufer · Publié le 15 novembre 2024 · 7 min de lecture

L’embarras de nos enterrements
© Balint Miko via Unsplash

Mon père aimait les rites. Au bout de 93 ans d'une vie marquée du sceau de la chance, il s'en est allé paisiblement, laissant pour nous éclairer de maigres instructions pour ses funérailles. Fidèles à leur auteur, celles-ci mettaient le rite liturgique au premier plan, et le défunt au second. En un quart de siècle de pratique, le pasteur n'avait jamais vu ça.

Il lui était demandé de célébrer un culte au cours duquel aucune mention ne serait faite de mon père. Autrement dit, celui-ci ne voulait pour son service funèbre – il affectionnait cette appellation – qu’un culte simple avec sainte cène. Pour bien marquer son intention, il avait également souhaité que la mise en terre soit faite avant le culte, et non après. Le résultat fut tout à fait original. Plus de deux cent personnes avaient fait le voyage, certains des coins les plus reculés du continent, pour assister à l’enterrement d’un homme dont ils ne verraient pas le cercueil, et pour lequel aucune évocation ne serait servie par l’officiant. Cette vaste assistance, que l’amour pour mon père et sa famille avaient déplacée jusque dans cette église, n’a eu droit au final qu’à un culte ordinaire. Un culte excellent, grâce à un pasteur inspiré et une organiste hors pair. Mais un culte ordinaire.

Lorsque j’ai pris connaissance des exigences de mon père, j’ai été moins surpris qu’inquiet. Face à une cérémonie si radicalement sobre, certains risqueraient de rester sur leur faim. Au bout de l’expérience, je me suis demandé si mon père n’avait pas eu là une intuition aussi dissidente que salvatrice. Car nos enterrements, libérés des obligations rituelles, semblent s’être quelque peu dispersés en une infinité de variations, aussi stressantes pour les proches que confondantes pour l’assistance. Comme pour les mariages, la disparition de la transcendance ritualisée a pour effet immédiat de reporter toute la cérémonie sur les individus qui se prêtent à l’exercice, jeunes mariés ou défunts. On assiste donc à une surenchère d’arrangements floraux, de chansons, de portraits, de discours et de performances dont le but est de souligner l’individualité humaine et non plus le divin. J’ai par exemple assisté à des funérailles où toute parole avait été bannie au profit d’une suite de chansons choisies par celui qui, dans son cercueil, n’en profiterait même pas. Comme personne ne parlait et que rien d’autre ne nous unissait que d’être assis à écouter des chansons en regardant un cercueil, la chose ressemblait plus à un salle d’attente d’aéroport qu’aux derniers adieux à un être cher. Une autre fois, nous avons dû endurer plus de 45 minutes de discours divers et larmoyants, menant la célébration à presque deux heures dans une église comble. Une double peine en quelque sorte.

Notre époque exprime le désir de rompre les usages passés, de rendre la mort plus humaine et d’en chasser toute dimension transcendantale ou rituelle. Lorsqu’on fait appel à lui, le pasteur ou le curé, autrefois président d’une assemblée aux ordres, est désormais soumis aux désirs précis et susceptibles des proches qui le considèrent plus comme un agent de la circulation que comme le représentant de dieu sur terre. On célèbre à grands frais et le plus singulièrement possible le souvenir d’un être disparu, et on ne célèbre vraiment plus que cela. Jusque dans un passé relativement récent, un enterrement avait des rôles multiples. L’Eglise y réaffirmait son magistère, les cercles sociaux et familiaux y étaient représentés selon leurs hiérarchies et dans l’ordre de succession, et tout cela se passait sans aucune originalité, dans le cadre strict d’une liturgie connue de tous et sans surprise aucune. Sauf exception, la personnalité du défunt importait peu, seul le rite, la société constituée et la continuité de la tradition comptaient. Cela nous semble à bien des égards étouffant et inhumain. Nous sommes devenus allergiques à toute forme de ritualisation formatée. Célébrer un être disparu sans se poser de questions et en ne faisant que suivre le rite liturgique nous semble ainsi presque barbare. Or le service funèbre de mon père m’a appris que cela n’est pas si évident.

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