Idéaux engloutis


Elle est là devant nos yeux, présente comme tout droit sortie de l'écran. Béatrice Dalle, égérie de Jean-Jacques Beneix, en jeune effrontée de «37.2°, le matin». Elle avait explosé de toute sa classe en 1986 de son anticonformisme, elle n'a pas beaucoup changé en privilégiant les travaux sur l'exploration des marges de la société. Elle était vendredi avec Virginie Despentes et le groupe Zerö pour présenter «Pasolini».
En 2018, à Pully, 43 ans après la mort du poète et réalisateur marxiste italien Pier Paolo Pasolini, il y a des mots qui résonnent encore fortement aujourd’hui. Ceux de Pasolini claquent, à l’heure où Matteo Salvini, le leader de la Lega et chef du ministère de l’intérieur italien, attise la haine anti-migrants chez lui. Deux époques, mais un même symbole d’une Italie qui se durcit, qui dérape.
On adore cette voix forte et grave de l’auteure Virginie Despentes scandant un texte noir et critique (daté de 1975) de l’écrivain portant sur les soubresauts d’une société aux valeurs abandonnées. Le fléau que Pasolini décrit est la mutation d’une bourgeoisie unie, rejointe par les prolétaires anciennement compagnons de la lutte contre les fascistes et les catholiques. La raison de cette convergence idéologique et matérielle, de ce conformisme désolant est l’apogée du consumérisme. Le désir de posséder et de jouir de privilèges individualistes bien plus poussés. Le «caractère totalitaire», la «fausse permissivité» qu’engendre cette métamorphose sonnent juste dans une société italienne où les valeurs sociales semblent avoir été substituées par le ras-le-bol de l’étranger.
Béatrice Dalle et Virginie Despentes s’appuient sur la musique lugubre et belle, dense et violente (des vagues de clavier tendance industrielle s’entrechoquent sur des rythmes profonds de batterie et des «volutes asthmatiques» de guitare électrique) du groupe Zerö, l’alliage des mots, des sons et des sens est célébré dans une salle chauffée à blanc. Les voix des comédiennes s’entremêlent avec grâce dans la deuxième partie de ce «Pasolini» ensorcelant. On rentre alors dans le flot du show comme absorbés, fascinés… On suffoque comme dans une étreinte qui s’éternise et part lentement de travers.




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