Enfermeurs de droite et enfermeurs de gauche

Publié le 2 juillet 2021

Piet Mondrian, Composition en couleur B, 1917.

Il va faire chaud. Et les extrêmes se douchent. Celles droite et celles de gauche partagent la même salle de bains. Semblable vision étriquée d’un monde réduit aux aguets. Pareil désir de s’enfermer à l’intérieur de son cocon identitaire. Dans nombre de pays européens, les enfermeurs rouges et bruns font tout pour que nous pensions en rond. «Penser» ou plutôt «réagir».

L’extrême-droite habituelle (le clan Le Pen, Zemmour, Blocher, Orban, Salvini etc.) et l’ultradroite radicale (Soral et assimilés) sont traversés par l’obsessionnel sentiment d’un continent que submergent plusieurs tsunamis: les immigrés arabes et africains, les homosexuels et les transgenres, les féministes et la fin du patriarcat blanc.

Trompeuse éternité des images d’Epinal

Ces enfermeurs de droite sont attachés, comme à un doudou, à leur image d’une Europe, d’une France, d’une Suisse etc. qui doivent rester figées dans l’illusoire éternité des images d’Epinal. 

Dès lors, à ces tsunamis qui déferlent, il faut élever des digues, de plus en plus larges, de plus en plus hautes. Rester entre nous qui partageons la même échelle des hiérarchies sociales, avec le mâle blanc au premier échelon et la femme métèque, tout en bas. Hiérarchies établies une fois pour toutes et qui ne sauraient se transformer au risque de précipiter tout l’édifice dans le néant.

Mais les images d’Epinal s’effacent au fil du temps. L’Europe, la France, la Suisse, l’Italie, la Hongrie, telles que les enfermeurs de droite les voient, n’ont jamais existé. Un pays, et encore plus un continent, est formé d’une superposition d’images, souvent contradictoires, qui bougent comme dans un kaléidoscope. 

Les idéologies carcérales

Ils crient au «Grand Remplacement» des Blancs par les Arabes et les Noirs alors que des «Grands Remplacements», l’histoire humaine n’a connu que cela! Les déplacements migratoires font partie intégrante de l’humanité depuis qu’elle s’est risquée à vagabonder hors de son berceau africain. Aucune frontière n’y a résisté. 

Plutôt que de figer de façon autoritaire un pays dans une illusion, c’est la transmission aux nouveaux venus, d’ici et d’ailleurs, des valeurs humaines nées en Europe (la démocratie, l’Etat de droit, le respect absolu de la liberté de conscience) qu’il faudrait assurer.

Or, ces valeurs-là ne sont pas partagées par les enfermeurs de droite. Dès lors, comment pourraient-ils les communiquer? Ce qui leur importe, c’est la perpétuation de leur hiérarchie ethno-sociale et rien d’autre. C’est pourquoi, leur idéologie carcérale ne peut qu’aboutir à une impasse; dans la vie, le mouvement rompt toujours les digues les mieux bétonnées.

Enfermeurs et essentialistes

Les enfermeurs de droite, on les connaît. Avec eux pas de surprise. Mais ceux de gauche, c’est une autre histoire, beaucoup plus récente. Leur idéologie est née sur les campus états-uniens en réaction, d’abord saine et légitime, à l’indéniable racisme de la société états-unienne.

 Elle part du point de vue que le racisme, l’esclavagisme, le colonialisme, le sexisme sont consubstantiellement liés à la domination bourgeoise, masculine et blanche. Pour un homme blanc, impossible de s’en défaire. Il restera raciste au fond de lui-même quoi qu’il dise, quoiqu’il fasse. Impossible d’échapper à son destin. Comme ceux de droite, les enfermeurs de gauche sont des essentialistes. Ce n’est pas leur plus petit dénominateur commun.

Autre point de convergence, leur rejet de ces «valeurs humaines nées en Europe» évoquées plus haut. Pour les enfermeurs de gauche, leur naissance européenne constitue, en soi, un péché originel. Elles ne servent qu’à masquer le caractère impérialiste et prédateur de la société occidentale. Les deux enfermeurs tombent d’accord pour vouer les valeurs de l’universalisme aux Gémonies. Les uns parce qu’elles s’opposent à la hiérarchie des privilèges, les autres parce qu’elles sont issues de l’Europe colonisatrice. Mais le résultat est le même: de la main droite ou de la main gauche, on éteint les Lumières.

La «cancel culture» et la censure «racialisée» 

En littérature, la cancel culture des campus états-uniens impose cette grille de lecture racialisée: même si c’est pour célébrer la cause des noirs, un écrivain blanc n’est pas légitime à écrire à son propos. Il en va de même pour les hétéros vis-à-vis des gays, des femmes blanches vis-à-vis des femmes noires et ainsi de suite. C’est ce que dénonce nombre d’écrivains de toutes couleurs par des tribunes libres fustigeant les excès de la cancel culture, tel Salman Rushdie sur Times Radio : 

Si vous ne pouvez écrire sur un personnage gay que si vous êtes gay ou si vous ne pouvez écrire sur un personnage hétéro que si vous êtes hétéro, très rapidement, la forme de la littérature devient difficile à poursuivre (lire ici).

A ce compte-là, Shakespeare aurait dû transformer Othello en blanc-bec de Stratford-upon-Avon et Sartre s’interdire de préfacer Franz Fanon. 

L’exemple de la maire de Chicago

Récemment la maire afro-américaine de Chicago, la démocrate Lori Lightfoot, a été jusqu’à réserver une séance d’interviewes aux seuls journalistes appartenant aux minorités ethniques (lire ici l’article de Libération). Pour quelle raison ? Elle s’en est expliquée par ce tweet:

 C’est une honte qu’en 2021 les journalistes accrédités à la mairie soient très majoritairement blancs dans une ville où plus de la moitié des habitants sont noirs, hispaniques, d’origine asiatique ou amérindienne, a-t-elle tweeté. C’est un déséquilibre qui doit changer. Chicago est une ville de classe mondiale. Nos médias locaux doivent refléter les multiples cultures qui les composent (l’original du tweet ici).

De prime abord, son intention semble louable. Chercher à promouvoir une presse qui représente toutes les diversités d’une société, qui pourrait le lui reprocher? Sauf que dans un Etat de droit qui respecte la liberté de presse, ce n’est pas aux gouvernants à choisir leurs interlocuteurs journalistes, comme un confrère latino l’a rappelé à la maire de Chicago en refusant d’assister à cette séance d’interviewes alors qu’il y était invité, en tant que représentant d’une «minorité ethnique» qui l’emportait sur sa qualité professionnelle de journaliste. 

Si l’on renverse l’équation, cela nous conduit à un maire blanc qui réserve ses interviewes aux journalistes de même absence de couleur. On imagine la colère qui soulèverait les campus.

Vive la pluralité des injustices!

Pratiquer la discrimination pour éradiquer la discrimination n’aura pour effet que de la renforcer et lui donner un surcroît de légitimité. Si la gauche discrimine, alors la droite peut le faire aussi, sans état d’âme. Discriminons chacun dans notre coin. Vive la pluralité des injustices!

Les enfermeurs de gauche remettent à l’honneur une vieille lune réactionnaire que l’on croyait, à tort hélas, définitivement évaporée après qu’elle fût pulvérisée par les progrès de la connaissance en matière génétique. Si vous êtes blanc, vous ne pouvez faire autrement que de vous coltiner l’héritage du colon esclavagiste. Et si vous êtes noir, vous resterez enfermé pour toujours dans votre statut de victime. 

 Les enfermeurs de gauche nous incarcèrent dans le même monde sinistre et univoque que celui érigé par les enfermeurs de droite. Chaque communauté se claquemure dans sa geôle. Chaque individu doit se soumettre à la loi communautaire. Celui qui s’y soustrait devient un traître. Il n’a d’autre marge de manœuvre que celle concédée par les siens.

La vision universaliste du monde porte en elle cette précieuse liberté d’être, d’agir, de quitter son clan, d’y revenir, d’y repartir qui est mis à mal par ce front antirépublicain des enfermeurs. Mais aujourd’hui se soucie-t-on vraiment de vivre libre?

 

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