Réservé aux abonnés

En Serbie, la bataille du lithium

Par David Laufer · Publié le 23 août 2024 · 6 min de lecture

En Serbie, la bataille du lithium
Voici de quoi a l'air une mine de lithium, qu'il faut imaginer éventrant une bucolique vallée serbe. Ici, la mine à ciel ouvert de Greenbushes, dans l'ouest de l'Australie. © Calistemon - CC BY-SA 4.0

D'énormes gisements de lithium reposent en Serbie occidentale. Ces perspectives attirent l'UE, essentiellement l'Allemagne et son industrie automobile. Les Serbes ne s'en réjouissent pas.

C’est une vallée idyllique qui longe la frontière serbo-bosnienne, la vallée du Jadar, un affluent de la Drina. Sous ces vallons verts et fertiles, sous ces petits villages bucoliques où 18’000 personnes vivent essentiellement de l’agriculture, reposent d’énormes gisements de lithium, parmi les plus importants au monde. Or le lithium, depuis une quinzaine d’années, a acquis la douteuse renommée d’être une matière première stratégique. C’est le lithium qui permet à nos smartphones, à nos voitures électriques et à tous nos joujoux sans fils de fonctionner. On parle d’une capacité de 58’000 tonnes extraites par an, suffisamment pour équiper un million de voitures. Selon les estimations, les mines de Serbie permettraient à l’Europe de couvrir, à terme, 90% de ses besoins en lithium. Pour l’Etat serbe cela représente, suivant la configuration, un revenu compris entre 2 et 12 milliards d’euros, ou 2 à 3 points de PIB, et des emplois directs pour 1’300 personnes. 

Cette manne financière semble opportune pour un pays qui en aurait bien besoin. Et pourtant, deux tiers des 7 millions de Serbes sont vent debout contre ce projet minier, contre le président Vučić qui le promeut, et contre l’entreprise anglo-australienne Rio Tinto qui se propose de l’exploiter. Le 10 août dernier, plusieurs dizaines de milliers de manifestants se sont retrouvés au centre de Belgrade et d’autres villes de province pour marquer leur refus de l’exploitation du lithium. Cette manifestation, qui a réuni environ 50’000 personnes, a vu toutes les couches de la population se fédérer autour de revendications environnementales et politiques.

La préoccupation environnementale est facilement compréhensible. Ouvrir un gigantesques site d’extraction minière en plein cœur d’une vallée vivant de ses ressources agricoles pose des problèmes évidents. L’exploitation d’une mine de lithium consomme d’énormes quantités d’eau et d’acide sulfurique. Le risque de contamination des nappes phréatiques, vitales pour les exploitations agricoles environnantes, est tout à fait réel et condamnerait la vallée entière. Et puis Rio Tinto, deuxième plus grand conglomérat minier mondial, n’est pas auréolé d’une réputation environnementale resplendissante. D’autre part, l’exploitation de cuivre, d’or et autres minerais précieux en Serbie orientale par la compagnie chinoise Zijin est un désastre écologique et sanitaire dont les Serbes se plaignent depuis des années, en vain. La perspective de voir un même saccage, ou pire, s’étendre dans l’ouest du pays est un crève-cœur pour une population naturellement très attachée à son environnement.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

La valse opaque des milliards européens

ÉconomieArticleLibre

La valse opaque des milliards européens

L’Union européenne a construit un système de solidarité entre les régions et les Etats qui a fait ses preuves. Mais son opération de soutien lors de la crise Covid a débouché sur un cafouillage total. C’est la Cour des comptes européenne qui le dit. Et gare aux cadeaux pour l’Ukraine.

Jacques Pilet

Russie: la guerre comme régime de redistribution

ÉconomieArticleLibre

Russie: la guerre comme régime de redistribution

Le Kremlin aggrave les prélèvements tout en protégeant les catégories dont dépend son effort militaire. Une partie des revenus du pays dépend désormais de la poursuite de la guerre. Car celle-ci redistribue les richesses, favorisant certains secteurs et certaines régions au détriment d’une économie civile de plus en plus sous pression.

Michel Santi

Ormuz miné: le monde sans plan B

ÉconomieArticle

Ormuz miné: le monde sans plan B

Le Guide iranien est mort. Son fils héritier appelle à la vengeance. Ormuz, lui, est bien vivant et il tue à petit feu l'économie mondiale. Un détroit de 24 miles de large miné par des Gardiens de la Révolution sans maître, négocié par des diplomates sans prise, redouté par des marchés sans alternative. Déminer le détroit prendra des mois. Déminer la région prendra des décennies. Le monde vient de comprendre, à ses dépens, qu'il n'avait pas de plan B.

Sid Ahmed Hammouche

Tony Mazzocchi, le syndicaliste oublié qui pensa la transition juste

ÉconomieLu ailleursLibre

Tony Mazzocchi, le syndicaliste oublié qui pensa la transition juste

Qui se souvient de Tony Mazzocchi? En refusant d’opposer emplois et exigences environnementales, ce syndicaliste new-yorkais conceptualisa l’idée de transition juste abondamment reprise aujourd’hui, même à la COP30, par exemple. Dans ses actions, le militant syndical a lié étroitement les combats environnementaux aux enjeux sociaux et sanitaires, mais également aux luttes contre le racisme et le sexisme.

Bon pour la tête