Colère contre Ringier en Roumanie

Par Antoine Thibaut · Publié le 15 décembre 2023 · 3 min de lecture

Colère contre Ringier en Roumanie
Un kiosque sur la Piata Romana à Bucarest. - © J Stimp - CC BY 2.0

Deux nouvelles font grand bruit à Bucarest. Le groupe de presse zurichois licencie plusieurs journalistes célèbres du grand quotidien «Libertatea» (en sa propriété depuis 1994), l’un des deux premiers sites d’information du pays. En outre il ferme du jour au lendemain le journal sportif «Gazeta Sporturilor» qui allait fêter ses cent ans d’existence. L’éditeur veut l’intégrer dans une plateforme de paris sportifs.

Cette gazette mettait en garde contre la passion du jeu en Roumanie. Elle s’est distinguée en révélant divers scandales. Tel celui de Hexi Pharma: une entreprise contractante des hôpitaux publics roumains qui diluait à l’eau les produits de nettoyage des hôpitaux, favorisant le développement des infections nosocomiales, l’une des raisons pour lesquelles les Roumains ont peur d’aller se faire soigner à l’hôpital public. Le célèbre film documentaire L’Affaire collective, nominé aux Oscars en 2021, raconte cette histoire en forme de masterclass du journalisme d’enquête.

Selon Le Courrier des Balkans, cette double mesure «est un nouveau coup dur pour l’information indépendante en Roumanie». En licenciant le célèbre journaliste d’investigation Cătălin Tolontan et deux autres membres de la direction éditoriale de Libertatea, Iulia Roșu et Camelia Stan, le groupe suisse Ringier vient de décapiter le journal indépendant le plus lu du pays. 20% des journalistes seront licenciés, a annoncé Dan Puica, qui dirige la filiale roumaine de Ringier. La rédaction de Libertatea compte une cinquantaine de journalistes.

Pour justifier sa décision, Ringier a évoqué «la baisse drastique des ventes de l’édition imprimée, de 64% par rapport à 2018» et assuré vouloir «redéfinir les priorités et recentrer l’attention sur le domaine numérique». Les journalistes s’indignent que les premiers visés soient les stars de l’investigation qui s’en sont pris à tant de combines politiciennes et de cas de corruption. L’une d’elles, Elena Stancu, écrit sur le site du journal: «Nous regardons souvent autour de nous et voyons tant de sujets à documenter, y compris dans la diaspora, tant de sujets importants pour la Roumanie dont nous devrions parler, mais une poignée de journalistes dans un secteur sous-financé et constamment sous pression ne peut pas y faire face. Une fois de plus, le perdant est le public, la société roumaine où les abus et la corruption passent inaperçus et où les transformations que nous traversons, notre passé et notre identité ne sont pas discutés. Nous craignons que les journalistes de Libertatea, ceux qui ont été licenciés et ceux qui le seront pour avoir lutté pour la vérité, soient seuls dans une lutte qui n’est pas la leur. Il devient fou de s’entêter à être journaliste en 2023; on n’a rien à gagner, seulement à perdre – insécurité financière, stress, épuisement. Nous vivons une période troublée et nous craignons qu’il soit difficile de dire ce que le public devrait faire au-delà du soutien financier et de l’attention portée au type de presse qu’il consomme. Mais nous ressentons le besoin de partager avec les lecteurs ce sentiment de solitude que nous éprouvons en tant que journalistes.» Et elle rappelle qu’il y a peu encore, Michael Ringier rendait hommage à Libertatea et au rôle qu’il joue dans la démocratie…

Le Courrier des Balkans évoque la dimension politique de l’affaire. «La décision brutale et agressive de Ringier laisse l’espace médiatique roumain sans la voix d’une des équipes de journalisme d’investigation les plus actives et efficaces, dans une période extrêmement importante pour la démocratie, dans le contexte de l’année électorale de 2024», dénonce l’ONG ActiveWatch. L’an prochain, les Roumains voteront aux européennes, à la présidentielle, aux législatives et aux municipales. Coïncidence? Ce qui est sûr, c’est que l’impact des enquêtes de Libertatea gênait les puissants de tous bords politiques. «L’année prochaine sera très compliquée», a confié Cătălin Tolontan au micro de Rock FM. Avant d’ajouter: «Sans être parfait, Libertatea essayait d’être un journal équilibré. La presse grand public a un gros problème, aujourd’hui c’est clair, soit on obéit, soit on disparaît.»


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