Au paradis du Grand Algorithme

Guy Mettan

Par Guy Mettan · Publié le 3 mars 2023 · 3 min de lecture

Au paradis du Grand Algorithme

Le rêve d’une civilisation sans hommes, d’une religion sans Dieu, d’une démocratie sans peuple, de journaux sans journalistes est en passe d’aboutir. Celui d’une économie sans entrepreneurs est en train de devenir réalité. En témoignent les trois petites anecdotes suivantes.

Il y a quelques semaines, en remplissant une demande d’autorisation de voyage électronique canadienne, j’ai commis l’erreur de répondre oui, puis non à la question «Avez-vous eu la tuberculose?» A la suite de quoi, j’ai benoitement validé et envoyé le formulaire dans le ventre de la Machine. Bourde fatale! L’implacable algorithme avait enregistré mes deux réponses et a conclu que j’avais essayé de mentir et que, en vertu de l’article XXXL alinéa 3 de la loi sur l’immigration, je devais être frappé d’une interdiction d’atterrir sur le sol canadien. Pendant des jours, j’ai entamé un duel sans espoir contre le robot, tout recours à un arbitre humain, par téléphone, courriel ou pigeon voyageur étant exclu. Je me suis senti comme le prisonnier de ces films de science-fiction dans lequel un mur sans portes ni fenêtres se rapproche inexorablement de lui pour l’écraser. HAL, l’ordinateur dégénéré de 2001: Odyssée de l’espace, avait pris le contrôle et ne répondait plus aux prières humaines.

Finalement, quelques semaines plus tard, un miracle inespéré permit de débloquer la situation.

La semaine dernière, en débarrassant une cave en Valais, je chargeais une cargaison de vieilleries sur une camionnette avec mon maçon africain quand passa une voiture de police qui le plongea dans une grande agitation. Etait-ce à cause de sa couleur de peau suspecte? Pas vraiment. La raison était que la police valaisanne et vaudoise venant de se former aux nouvelles règles d’arrimage des charges sur les véhicules de transport, les gendarmes amendaient impitoyablement les contrevenants qui avaient le malheur d’avoir mal ajusté une sangle, mal accroché le filet obligatoire ou mal réparti les charges sur les essieux. Malam avait déjà été taxé de 400 francs d’amende pour avoir légèrement dépassé la tare et un de ses amis avait perdu 260 francs pour une paire de skis mal «arrimée». J’ignorais que mes modestes deux cents kilos de déchets valaient autant d’attention et que l’arrimage était devenu le souci principal de nos pandores. Il fallut nous mettre en chasse de filets et de sangles pour éviter l’amende, ce qui nous prit plus de temps que le déménagement de nos déchets.

Le principe de précaution ne souffre aucune exception.

La troisième expérience m’a été racontée par une amie qui rentrait du procès intenté à son fils vidéaste, lequel avait eu la mauvaise idée de franchir la douane genevoise avec un pistolet en plastique oublié dans sa voiture à l’issue d’un tournage. Dénonciation pénale auprès du procureur qui prononça aussitôt une peine de 500 francs d’amende et une inscription de cinq ans au casier judiciaire pour punir le terroriste en puissance. Amende confirmée en appel par le juge, qui supprima toutefois l’inscription au casier. Résultat, beaucoup de temps perdu, de stress inutile et de frais d’avocat, pour une arme factice achetée dans un magasin de jouets.

La Norme, encore la Norme, rien que la Norme. Adieu bon sens, cœur et même raison!

Je me garderai de tout commentaire, de peur d’être accusé d’incitation à la haine de la Règle. Mais je tire mon chapeau aux voyageurs qui ont encore le courage de voyager, aux maçons celui de maçonner et aux vidéastes celui de tourner des films. Ainsi qu’aux paysans qui osent encore semer et aux entrepreneurs qui osent encore entreprendre dans de telles conditions. Ce sont des héros.

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