Solidarité à géométrie variable

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 10 mars 2023 · 4 min de lecture

Solidarité à géométrie variable
Antioche (Turquie) après le séisme. © DR

Antioche (ou Antakya) fut la première ville chrétienne dès le IIIème siècle. Ce haut lieu de civilisations, dans le sud de la Turquie, où se côtoient, sur la rue de la Tolérance, églises, mosquées et synagogues, a été réduit en ruines par le tremblement de terre. Toute la région est dévastée. Des centaines de milliers de personnes se trouvent sans abri, peu aidées, beaucoup en quête de refuges bien loin de leurs maisons perdues. Notre solidarité est-elle au niveau de cette catastrophe, sans précédent d’une telle ampleur sur le Vieux-Continent depuis un siècle? Au vu de certaines comparaisons, la question s’avère sensible.

Les images et les récits de la tragédie ont fait la une quelques jours, puis ont disparu. Le charnier de pierres en revanche est là pour durer. Il y flotte encore l’odeur des corps enfouis. La région touchée est vaste: l’équivalent du Benelux, trois fois la superficie de la Suisse. Le bilan provisoire qui ne cesse d’augmenter est de 50’000 morts pour la seule Turquie, des milliers d’autres en Syrie. Autre chiffre officiel vertigineux: 113’000 immeubles ont été détruits. Les observations par satellite en attestent.

Pour se faire une idée de l’hécatombe, on peut comparer ce chiffre à celui des victimes civiles tuées en Ukraine: un peu plus de 7’000 (selon l’ONU, jusqu’à janvier 2023), ce qui est odieux mais très loin des 179’000 personnes tuées en Irak en 2003, hors les pertes militaires (selon Body Count en Grande-Bretagne). On peut relever aussi qu’aucune ville ukrainienne n’a été ravagée comme Antioche (200’000 habitants). Il y eut des dommages par missiles ciblés, visant surtout les infrastructures énergétiques, de gros dégâts sur les zones de combats, sur certaines villes comme Kharkiv, Marioupol, Bakhmout et Donetsk, mais pas de bombardements massifs anéantissant de façon systématique des quartiers d’habitations. Ce constat n’équivaut nullement à relativiser l’horreur de l’agression russe, mais simplement à poser quelques faits qui interrogent sur nos réactions et nos réponses aux besoins humanitaires.

Les Suisses sont généreux. Pas seulement avec les malheureux Ukrainiens. La seule Chaîne du Bonheur a reçu 27 millions de dons des particuliers pour la Turquie et la Syrie martyrisées par les secousses sismiques. En revanche, l’appareil de l’Etat n’a répondu qu’avec 8 millions pour la Turquie. Davantage, heureusement, pour les régions touchées en Syrie où les aides affluent plus difficilement. Certes le corps d’aide en cas de catastrophe, envoyé très tôt sur place, a fait un excellent travail, mais pendant une semaine seulement. Or les besoins restent gigantesques. A une toute autre échelle.

On est frappé par la disparité des chiffres. Pour l’Ukraine l’aide publique suisse s’est élevée à 220 millions pour 2022 et à 160 millions pour 2023. Ce qui est fort louable. Et peut-être aussi un moyen de faire passer au second plan les limites quant aux exportations d’armes. Mais comment expliquer la retenue face à la Turquie? La caisse serait-elle sans fond pour une cause et à sec pour d’autres?

Il y a de quoi s’interroger à entendre le directeur général du CICR, confronté à de multiples situations dramatiques oubliées à travers le monde. Selon Robert Mardini (dans Le Temps), il pourrait manquer 500 à 700 millions au budget de 2,79 milliards que le CICR prévoit d’ici à fin 2023. Seules les opérations du CICR en Ukraine ont même été «surfinancées l’an dernier, mais l’excédent a déjà été absorbé. Et les autres pays sont hélas loin derrière». Car tant de conflits conduisent à des situations humanitaires tragiques: outre l’Ukraine, le Nigeria, l’Afghanistan, la Syrie, le Yémen, le Soudan du Sud, la Somalie, l’Irak, la République démocratique du Congo, l’Ethiopie…

On peut voir là un effet collatéral de la guerre en Ukraine sur laquelle l’attention occidentale reste fixée en priorité: elle rejette maintes autres crises dans l’ombre, tant au point de vue politique qu’humanitaire. L’émotion dominante détermine les choix. Les oubliés du vacarme médiatico-politique en font les frais.

Pour ce qui est du CICR, cette crise pourrait l’amener à revoir l’ampleur de ses tâches, à se recentrer, comme dans le passé, sur sa tâche exclusive, la protection des prisonniers de guerre et leurs familles, à renoncer à certains volets de l’aide humanitaire qu’assument aussi d’autres grandes institutions onusiennes, gouvernementales et privées. Le staff de Genève n’en est pas là. Il voue toute son énergie à la recherche de fonds. 

Quant au Conseil fédéral, il recevra sans doute de nouvelles sollicitations internationales pour faire face au désastre turc. Une conférence des donateurs se tiendra le 16 mars à Bruxelles. La Suisse y jouera sa crédibilité: elle devra montrer que le sud-est retient autant son attention que l’est. On y rappellera sans doute que laisser sans secours une part de la population turque en détresse, c’est évidemment augmenter la pression migratoire. Déjà forte en provenance de ce pays.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Le pape démonte une époque folle

GéopolitiqueArticle

Le pape démonte une époque folle

Les horreurs croissantes de l’occupation en Cisjordanie n’émeuvent plus guère les Etats européens. Et voici que sur X, une voix s’élève et en appelle au sursaut international: celle du pape Léon XIV. Et de citer l’Ukraine, le Soudan, toutes les victimes de tous les conflits. Dans la foulée de son encyclique de mai dernier. Bien peu de journalistes, bien peu d’entre nous ont prêté attention à ces 104 pages. Sur le conseil d’un ami pourtant nullement papiste, nous les avons lues. Elles sont d’une saisissante lucidité sur l’humanité d’aujourd’hui et ses dérives.

Jacques Pilet

« Nous sommes trop laxistes à reconnaître l’État palestinien »

GéopolitiqueEntretienLibre

« Nous sommes trop laxistes à reconnaître l’État palestinien »

Ancien conseiller fédéral et président de l’Assemblée générale des Nations unies, Joseph Deiss revient dans cet entretien sur son parcours et les grands défis de la diplomatie suisse. Enregistré le 28 septembre 2026 à Lausanne, quelques jours après le vote sur l’Initiative neutralité, cet entretien interroge la place de la Suisse dans un ordre international traversé par les guerres et les rapports de force.

Joseph Deiss

GéopolitiqueBrèveLibre

Nord Stream 2: Poutine propose à nouveau son gaz à l’Allemagne

Vladimir Poutine assure que la Russie pourrait reprendre presque immédiatement ses livraisons de gaz à l'Allemagne via Nord Stream 2. Selon lui, une simple décision politique de Berlin suffirait à rouvrir le robinet. Une proposition qui intervient alors que l'Europe a profondément réorganisé son approvisionnement énergétique depuis le début de la guerre en Ukraine.