Se souvenir de Frantz Fanon, continuer à écouter Jean Ziegler et une bande son


Une impeccable bande dessinée retrace la vie et la pensée du militant révolutionnaire et anticolonial martiniquais Frantz Fanon. Jean Ziegler, lui, est allé à Lesbos voir les conditions dans lesquels vivent les réfugiés sur sol européen, il en est revenu en colère. Pendant ce temps, la sieste politique de certains parlementaires suisses a été dérangée par des manifestants sur la place fédérale: en est-on désolé?
Les deux ouvrages se sont succédés sur ma pile de livres à lire sans aucun calcul de ma part. Mais c’est ce genre de coïncidences qui me valent parfois une réputation de marxiste − alors que j’ai toujours préféré Bakounine. Les Editions La Découverte viennent de publier une impeccable bande dessinée: Frantz Fanon. Elle relate les trois jours durant lesquels Fanon rencontre Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, à Rome, en août 1961. C’est l’occasion, pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, de découvrir la trajectoire pratique et théorique du «penseur révolutionnaire martiniquais». L’occasion, pour qui veut bien laisser un instant de côté les pauvres certitudes des donneurs de leçon actuels, de réfléchir au colonialisme et à ses prolongements, ainsi qu’à la condition passée et présente des femmes et des hommes noirs de peau. En prime, Frantz Fanon ayant eu une formation de psychiatre, il est aussi question de la manière dont sont considérés les fous. A la fin de la bande dessinée, on peut penser ce qu’on veut de Frantz Fanon, de Sartre, de Simone de Beauvoir, de la colonisation et du racisme, mais au moins on aura été encouragé à le faire. C’est si rare aujourd’hui.
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Le second livre est celui de Jean Ziegler, Lesbos, la honte de l’Europe, aux Editions du Seuil. Il me semble que ce sont Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre qui ont conseillé au sociologue suisse, alors qu’il vivait à Paris, de transformer le «Hans» d’origine en «Jean», afin d’avoir une chance d’être lu en français. Lesbos est un petit livre (131 pages) qui relate la visite que Ziegler a faite sur l’île de Lesbos, laquelle abrite un des cinq «centres d’accueil» de réfugiés en mer Egée. Nous savons tous très bien ce qu’il s’y passe car les médias l’évoquent, mais cela ne nous empêche pas de dormir. La manière dont Ziegler relate cette réalité et la contextualise est implacable. Les rats, les viols, la faim, les coups, la corruption, l’entassement d’êtres humains dans d’ignobles camps: les droits de l’homme ne sont pas respectés sur le sol européen, le droit d’asile non plus, ni celui des femmes et des enfants. «L’Union européenne est une construction démocratique. Or il n’y a pas d’impuissance de principe en démocratie. (…) C’est à nous de renverser les rapports de force.» Là aussi, on peut penser ce qu’on veut de Jean Ziegler: il ne renonce pas.




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