Réservé aux abonnés

De quelle vérité parlons-nous?

Patrick Morier-Genoud

Par Patrick Morier-Genoud · Publié le 30 mai 2025 · 2 min de lecture

«Le mensonge suffit», Christopher Bouix, Editions Au diable vauvert, 184 pages.

Les amateurs − les amatrices aussi − de la série télévisée Black Mirror apprécieront sans conteste ce roman qui flirte entre la réalité et la dystopie en laquelle celle-ci pourrait très rapidement se transformer. Ethan Chanseuil est convoqué pour être interrogé par un androïde doué d’intelligence artificielle. Un interrogatoire retransmis en direct sur le «méta cloud virtuel», suivi par des millions de téléspectateurs et téléspectatrices encouragés à donner leur avis, et ça va assez vite mal se passer pour Ethan, lequel n’a pas de travail et dispose d’une «valeur nette d’existence» faible, heureusement soutenue par celle de son épouse et de ses deux enfants. Ethan commence par essayer de ramener Milo, l’androïde, à sa fonction de machine, sans y parvenir: «Vous brandissez votre capacité émotionnelle comme si c’était l’unique expression de votre singularité et de votre richesse», rétorque l’androïde, ajoutant plus tard: «Moi, je suis capable de faire des choix réfléchis, de programmer des algorithmes de décision, et je ne tiens pas à la vie puisque je n’en ai pas à proprement parler. Alors que vous, pauvre monsieur Chanseuil, tout vous est dicté par des millions d’années d’évolution humaine et de patrimoine génétique, vous n’y pouvez rien. Rien n’est plus précieux à vos yeux que votre propre existence, avouez-le.» La vie de Chanseuil va être décortiquée, de son activité sexuelle à sa relation avec son beau-père ou ses enfants. Et à la fin… Le mensonge suffit est tout à la fois un thriller, un conte moderne, une métaphore, un traité sur l’existence, une critique de cette société du spectacle que Guy Debord a parfaitement décortiquée et du rôle que nous y jouons, souvent malgré nous. Guy Debord qui est d’ailleurs cité en exergue: «On n’a jamais à dire la vérité ailleurs que dans sa langue; dans celle de l’ennemi, le mensonge suffit.»       

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Quand les démocraties deviennent sourdes

PhilosophieArticle

Quand les démocraties deviennent sourdes

Et si la fragilité de nos institutions démocratiques ne venait pas uniquement des abus de pouvoir ou des conflits d’intérêts, mais de leur incapacité à interroger leurs propres limites et à percevoir ce qui échappe à leurs catégories et à leurs cadres de pensée? Or, pour rester vivante, une démocratie doit pouvoir reconnaître ses angles morts et ne jamais cesser de se remettre en question.

Yves Borgeaud

La neutralité, ou l’art de laisser émerger l’inédit

PhilosophieArticle

La neutralité, ou l’art de laisser émerger l’inédit

Les grandes transformations sociales ne commencent pas toujours par une vérité qui s’impose. Elles naissent souvent d’intuitions marginales, d’anomalies ou de questions que les cadres dominants peinent à reconnaître. Dans un monde de plus en plus complexe et polarisé, la neutralité épistémique pourrait offrir l’espace nécessaire pour les accueillir, les confronter et faire émerger de nouvelles compréhensions.

Yves Borgeaud

Et si la Suisse réinventait la neutralité?

PhilosophieArticleLibre

Et si la Suisse réinventait la neutralité?

La neutralité suisse a toujours évolué avec son époque. Face à un monde où les frontières entre les crises, les savoirs et les visions du monde deviennent de plus en plus poreuses, une nouvelle forme de neutralité pourrait émerger: non plus seulement politique, mais épistémique. Une manière de préserver des espaces de dialogue, de relier des connaissances et d'accueillir la complexité sans renoncer au jugement.

Yves Borgeaud