Ces meurtres de femmes qui n’ont heureusement pas été commis


Le nombre de féminicides en France renseigne-t-il sur la ténacité de la domination masculine systémique ou montre-t-il, plus sûrement, la nature pathologique de certaines relations? Sans nier les drames vécus par de trop nombreuses femmes, est-il possible de dépassionner le débat public et le discours officiel au sujet des violences sexistes? Pour l’instant, c’est la vision d’un massacre programmé des femmes qui s’impose.
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C’est à se demander si l’art de lire l’avenir dans le marc de café n’est pas une compétence requise pour occuper le poste de Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes… Marlène Schiappa, dont c’est la fonction officielle en France, n’a cessé, depuis le début de la crise sanitaire, de multiplier les preuves de son don pour prédire une recrudescence des violences à l’encontre des femmes pendant le confinement, mais aussi après, autant dire jour après jour et quelles que soient les circonstances. Les faits sont toutefois têtus, ce qui devrait nous réjouir car ils démontrent, au contraire, une baisse des «féminicides» et des plaintes déposées (de l’ordre de 20% au tribunal de grande instance de Pontoise) contre un conjoint violent au cours des mois d’avril et de mai.
Interpréter les chiffres
A ceux qui y verraient une piètre qualité de la voyance ministérielle, il convient de rappeler qu’après tout il ne s’agit pas d’une science exacte, plutôt d’interprétation. Ainsi, Madame la Ministre a su habilement faire dire aux chiffres ce qu’elle souhaitait entendre: certes, il y a eu moins d’appels vers le 3919, numéro d’écoute national destiné aux femmes-victimes de violences, mais ce serait probablement parce que téléphoner tout en étant confinée avec une brute incontrôlable n’a rien d’évident. De surcroît, comme a bien voulu nous éclairer Marlène Schiappa, la peur de la contamination aurait retenu nombre de femmes d’aller porter plainte. Entre la peste et le choléra, les femmes auraient donc choisi le risque de recevoir un coup venant d’un compagnon violent plutôt que de contracter la Covid-19. Par chance, celles qui étaient obligées, pour des motifs professionnels, d’emprunter les rues désertes ont eu le réflexe de constater que le sexe faible devait craindre davantage un mâle isolé qu’un virus potentiellement mortel. Une infirmière de 28 ans a par exemple confié au magazine Madame Figaro avoir eu à subir des questions sur son statut marital de la part du seul autre passager de la rame du métro où elle s’était installée. Une expérience si traumatisante qu’elle a poussé la jeune femme à adopter le vélo comme moyen de transport. Et l’anthropologue Chris Blache, spécialiste de la question du genre et de la ville, de conclure: «Quand on vide l’espace public, des principes mécaniques reviennent: les propriétaires de ces espaces expérimentent leur droit à la propriété.» Un constat qui rejoint la perspicacité divinatoire avec laquelle Marlène Schiappa alertait en mars sur le retour d’un «réflexe conservateur» propre aux «masculinistes» et autres tenants du patriarcat: «En période de crise, la société a tendance à se tourner vers ses traditions.» Il nous revient d’en déduire que nos «traditions» sont ici éloquemment réduites à leur abjecte quintessence, c’est-à-dire à la «culture du viol» et à la domination masculine.
Redoutable phénomène de «décompensation»
Avec la même force de vision, Marlène Schiappa a livré ses oracles pour la période d’après la levée du confinement, en nous prédisant ─ au détour d’une phrase sur l’action de son ministère ─ le redoutable phénomène de «décompensation». Après deux mois passés à réprimer leurs pulsions premières, les hommes risquent à présent de contribuer à nouveau à l’envol des statistiques sur les violences sexistes. La réponse des autorités se voulant décidément à la hauteur du danger, nous apprenons avec soulagement la mise en place d’un nouveau dispositif destiné à lutter contre le harcèlement de rue: il suffit désormais à une femme qui se sent talonnée par un inconnu de prononcer la question-code «Où est Angela?» dans un des bars labellisés, pour y trouver du secours. Le barman averti prendra alors soin de la mettre à l’abri dans un endroit isolé, en attendant l’arrivée d’un taxi ou de la police.




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