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Argentine: le tango pour envoyer valser la crise

Isolda Agazzi

Par Isolda Agazzi · Publié le 15 mai 2019 · 7 min de lecture

Argentine: le tango pour envoyer valser la crise
Pour les retraités, le tango est une thérapie. - © Isolda Agazzi

La troisième économie d’Amérique latine s’enfonce dans le marasme, mais à Buenos Aires la classe moyenne court les milongas plus que jamais. Dans les périodes difficiles, le tango est une douce thérapie et il semble renouer avec ses origines humbles, issues de l’immigration.

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«Il y a trop de monde dans cette milonga, on ne peut pas bouger!» s’énerve Alberto, me faisant virevolter avec précaution pour ne pas marcher sur les pieds des autres danseurs. En effet, la milonga (le bal) de cette salle prisée du centre de Buenos Aires est pleine à craquer. Des hommes et des femmes dansent à la lumière tamisée des lustres peinturlurés, suspendus au plafond en bois, dans une ambiance surannée au charme typiquement porteño. Ils enchaînent tango, valse et milonga (les principaux styles de danse) au son mélancolique du bandoneon, qui semble s’accorder langoureusement aux feuilles jaunissantes de l’automne austral. Pourtant, pour aller danser, aujourd’hui j’ai dû traverser une manifestation d’employés de justice qui réclamaient des hausses salariales et, les autres jours, des mobilisations syndicales de différents corps de métier, à n’importe quelle heure et par tous les temps C’est que l’automne est chaud à Buenos Aires: le délégué du Fonds monétaire international (FMI) était en ville début mai pour négocier un nouveau prêt de plus de 5 milliards USD, qui viennent s’ajouter aux 56 milliards déjà prêtés à l’Argentine, un record! En échange, le FMI impose des conditions particulièrement dures, qui vont du gel des salaires dans la fonction publique à la réduction des subventions à certains produits de base. 

«Jusqu’au 15 du mois on a de l’argent, après on pleure»

Je ne m’attendais donc pas à trouver autant de monde dans les salles de bal de la capitale. L’Argentine n’est-elle pas en crise? «N’oublie pas que nous sommes au début du mois, m’explique Ugo, un quinquagénaire qui va régulièrement aux milongas à la sortie du travail. Jusqu’au 15 nous avons de l’argent pour aller danser, le 20 on pleure», plaisante-t-il. Comme les Argentins aiment faire la conversation entre deux morceaux de musique – c’est même impoli de montrer trop d’empressement à continuer la danse, comme en Europe – j’en profite pour mener une petite enquête. Auprès d’hommes essentiellement, il est vrai, très nombreux dans les milongas porteñas («sauf quand Messi joue, mais ils vont arriver!»), en raison de la structure même du bal, qui rend la discussion beaucoup plus aisée avec son partenaire de danse qu’avec sa voisine de table. Dans la plupart des milongas de Buenos Aires, les plus traditionnelles en tout cas, les hommes et les femmes sont assis séparément, les uns en face des autres. Les femmes, impeccablement habillées, attendent une invitation à danser en dégustant un thé avec un morceau de gâteau, ou un verre de vin et une empanada, selon l’heure. Elles montrent leur intérêt par une mirada, un regard ciblé, mais jamais elles ne lancent une invitation.

«Le tango est une thérapie, il crée du lien social»

De l’autre côté de la salle, un vieux monsieur me fait un signe discret de la tête – le fameux cabeceo, très pratiqué à Buenos Aires, un peu moins sous nos latitudes, si bien que les étrangers ont toujours un peu de mal à s’y faire. «Mais non, tu le fais très bien!» m’assure un jeune Australien qui n’avait pas compris, précisément, que j’avais acquiescé au cabeceo de son voisin… Pour éviter des moments de grande solitude, le code de la milonga porteña veut que le cavalier vienne chercher la dame à sa table et qu’il la raccompagne galamment à la fin de la tanda, une série de trois ou quatre morceaux. Lors de la tanda suivante, nous étant enfin compris, le vieux monsieur se lève avec distinction, boutonne soigneusement son costume, traverse la salle, passe son bras autour de ma taille et m’entraîne sur la piste. «Le tango est une thérapie, il crée du lien social, souligne-t-il. Même si les gens n’ont pas d’argent pour payer la facture du gaz, ils préfèrent ne pas manger que renoncer à aller danser et retrouver leurs amis.»

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