Sortir du consumérisme, à tout prix


Black Friday, débauche de consommation, dégradation environnementale... Les constats alarmants ne manquent pas pour dénoncer ce que certains pointent du doigt comme une dérive du modèle capitaliste, et nous ne pouvons y opposer à notre échelle qu’un changement complet de notre mode de vie. Pour ce faire, le sociologue Razmig Keucheyan a quelques pistes. Car d’après lui, avec Marx, «une révolution radicale ne peut être que la révolution des besoins radicaux».
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A l’entrepôt Amazon de Bretigny-sur-Orge, au sud de Paris, fin novembre, plusieurs dizaines de militants écologistes bloquent l’entrée des camions. D’autres groupes ont investi le site de Clichy, au nord de la capitale. Le syndicat allemand Verdi a également appelé à la grève des employés du géant de la vente en ligne américain. «Stop Amazon et ses méthodes» réclament les protestataires, arguant que la firme (4ème plus gros distributeur mondial, plus de 500 000 employés au total) menace à la fois l’environnement, avec ses centaines de camions de livraison, ses entrepôts gigantesques, et le modèle social européen à coup de dumping et d’évasion fiscale. L’occasion était symbolique. Le dernier vendredi de novembre, lendemain de Thanksgiving, a lieu le Black Friday, une journée (ou plusieurs) de réductions exceptionnelles dans la plupart des boutiques, en ville comme en ligne. Devenu un symbole du consumérisme irréfléchi, le Black Friday a été rebaptisé «Strike Friday» («Vendredi de grève») par les militants anti-surconsommation. Le but: perturber les flux de marchandises, faire en sorte que les consommateurs prennent conscience de ces excès, repenser le modèle capitaliste.
Une théorie critique des besoins
C’est aussi le projet que porte le sociologue suisse, professeur à l’université de Bordeaux, Razmig Keucheyan, dans son essai, Les besoins artificiels, sous-titré «Comment sortir du consumérisme» (sans point d’interrogation).
Militant de l’extrême-gauche (SolidaritéS en Suisse, Nouveau Parti Anticapitaliste en France), il sonne le retour de la pensée marxiste – du moins en tant qu’outil de remise en question du capitalisme – et s’appuie sur les travaux d’Agnes Heller, André Gorz, Antonio Gramsci. La base de la réflexion est une question: de quoi avons-nous vraiment besoin? Et où se trouve la limite entre ce qui est nécessaire, légitime, et ce qui est excessif? Les besoins primaires (se nourrir, se vêtir, dormir, s’abriter) ne peuvent être remis en cause. Mais rares sont ceux qui s’en contentent. Nous aspirons aussi à nous cultiver, nous divertir, nous informer, communiquer, nous faire des amis, rencontrer l’amour, avoir une vie sexuelle, accéder au confort… C’est là que le cercle devient vicieux. La nature du système capitaliste – productiviste et concurrentiel, affirme le sociologue – est de produire toujours plus de biens de consommation, toujours plus vite. Or, les innovations constantes, le très large choix de marchandises, leur obsolescence (programmée ou non), la publicité, créent, éveillent des besoins. Mon «besoin» d’acquérir le nouvel iPhone alors que mon téléphone fonctionne est-il légitime? Mon «besoin» de prendre régulièrement l’avion pour des vacances au soleil ou à quelques centaines de kilomètres de chez moi est-il légitime? Sans surprise, la réponse est non. Pourtant, posséder un téléphone portable, voyager, satisfont des besoins légitimes (se cultiver, s’informer, communiquer)…




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