Arrivée fin août sur BFMTV avec «100 % Mabrouk», Sonia Mabrouk s'est imposée comme l'une des voix les plus écoutées et les plus disputées du paysage audiovisuel français. Son ascension raconte, mieux qu'aucune autre trajectoire, comment les thèmes de la droite radicale ont fini par occuper l'intégralité de l'antenne, à quelques mois d'une présidentielle où le voile, l'immigration et le déclin identitaire tiennent lieu de programme. Décryptage.
Sommaire
Il faut commencer par le mot lui-même, parce qu’il porte à lui seul tout le paradoxe français. «Mabrouk», en arabe, ce n’est pas un patronyme anodin: c’est une formule de joie, celle qu’on adresse à un mariage, à une naissance, à une réussite… et à une victoire à la présidentielle. «Mabrouk», félicitations, bravo, ce mot, on le crie, on ne le murmure pas. Et voilà que cette expression arabe de bénédiction devient, sur BFMTV, un titre pour une émission politique, «100 % Mabrouk», déclinée du dimanche au jeudi de 18 h 45 à 21 h, pour habiller un programme où défilent, au micro de Sonia Mabrouk, dès la première semaine, l’extrême droite: une entrepreneure épinglée pour des propos jugés misogynes et racistes, une ex-chroniqueuse de CNews écartée pour dérapage islamophobe, et un rendez-vous hebdomadaire programmé avec un édile longtemps proche du Rassemblement national.
La direction de la chaîne a beau jurer qu’elle veille et surveille le moindre dérapage de sa recrue vedette, la ficelle symbolique est trop grosse pour qu’on ne s’y arrête pas: un pays qui débat en boucle de son rapport au port du voile, aux Arabes, à l’islam, à l’immigration maghrébine confie une heure et quart de grande écoute quotidienne, sous une bannière au nom arabe, à une femme née à Tunis, érigée en modèle d’assimilation réussie, pour y recevoir, en meilleure place, des voix habituées à désigner comme un problème les Français issus de cette même immigration. Il y a là un comique de situation que personne, dans les rédactions, ne semble vouloir regarder en face. Et pourtant, ce pourcentage claironné dans le titre dit peut-être, sans le vouloir, l’essentiel du moment politique français: à quelques mois d’une présidentielle où les thèmes de la droite radicale se sont installés au centre du plateau, une seule voix, une seule grille de lecture, occupe désormais cent pour cent de l’antenne.
Une trajectoire, une bascule
Le paradoxe s’éclaire un peu quand on plonge dans le parcours de Sonia Mabrouk. Née en 1977 à La Goulette, dans une famille de la haute société tunisienne proche de Bourguiba, diplômée de l’IHEC de Tunis puis de la Sorbonne, elle n’a aucune expérience journalistique lorsqu’elle convainc Béchir Ben Yahmed de la prendre à l’essai à Jeune Afrique en 2005. François Soudan, alors directeur de la rédaction, se souvient d’une collaboratrice appliquée et intelligente, révélée par son aisance dans l’exercice de l’entretien. Repérée par Jean-Pierre Elkabbach, elle rejoint Public Sénat en 2009, puis Europe 1 en 2013; naturalisée française en 2010, elle devient la première Tunisienne à présenter un journal sur une chaîne française. Son ancien patron de Public Sénat, Emmanuel Kessler, lui reconnaît une grande capacité de travail et un attachement affirmé aux «valeurs républicaines», un positionnement, note-t-il, devenu «un peu plus partisan» depuis son arrivée sur CNews en 2017. C’est précisément là que la trajectoire bascule d’un journalisme d’entretien réputé exigeant vers autre chose. Une ligne, une idéologie mise au service de l’extrême droite.






Commentaires
Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.