«Les feuilles mortes» retrouvent vie

Loris Salvatore Musumeci

Par Loris Salvatore Musumeci · Publié le 6 octobre 2023 · 4 min de lecture

«Les feuilles mortes» retrouvent vie
© Sputnik Oy / Pandora Film, Malla Hukkanen

La salle rit aux éclats. La salle se tait. Puis elle rit à nouveau. Elle hésite enfin face à une scène déprimante, si exagérément déprimante qu’elle en devient hilarante. Le nouveau film du réalisateur finlandais Aki Kaurismäki, Prix du Jury à Cannes, balance tout du long entre le tragique et le comique. Regard sur «Les feuilles mortes», un film surprenant, drôle et émouvant.

Sommaire

Bip, bip, bip… Le film s’ouvre sur une caisse de supermarché. Ansa y travaille dans une monotonie glaçante. Elle finira par être licenciée pour le vol d’un sandwich périmé, qui «devait appartenir à la poubelle», selon la déclaration du gérant de l’établissement. D’une scène monotone, on passe à une scène encore plus monotone, celle d’un atelier de sablage. Là, c’est Holappa qui est à l’œuvre, un jeune manœuvre alcoolique. Lui aussi finira par être licencié pour un accident de travail. Sa consommation d’alcool y est pour quelque chose, le matériel vétuste et inapproprié, pour beaucoup plus.

Ansa et Holappa se rencontrent au karaoké du vendredi soir. Sans se parler, ils semblent tomber amoureux. Ils se revoient, et en guise de rendez-vous galant ils vont voir au cinéma le sanglant et grotesque The dead don’t die de Jarmush. Une romance commence entre les deux taiseux, qui ignorent encore le nom l’un de l’autre. Mais voilà que les blessures du passé de l’une et l’alcoolisme de l’autre viennent compromettre une relation, qui était déjà pour les deux originaux la promesse du grand amour.

Une ambiance

L’ambiance sonore des Feuilles mortes, c’est d’abord le silence. Le silence des gens qui ne se parlent pas, au bar ou au travail, qui finissent par dire une parole convenue et se taisent à nouveau. Le silence des paysages industriels qui se livrent dans un spectacle gris et géant où l’image se passe de son. Le silence est entrecoupé d’une sélection de chansons toujours décalées, toujours surprenantes mais jamais de trop. Emises par des juke-box qui ont pris des décennies de poussière ou par les voix de courageux qui s’avancent au micro du karaoké, en chantant l’amour avec des têtes d’enterrement, elles donnent au film sa légèreté et sa drôlerie avec notamment des classiques de la chanson italienne interprétés en finlandais.

L’ambiance visuelle, outre les paysages industriels déjà évoqués, laisse exploser sur un fond gris des couleurs criardes: celles de vieilles affiches de cinéma, celles de néons complètement kitsch. Les visages prennent une place importante dans les plans. Vu que les personnages ne parlent pas, ou très peu, ce sont leur regards qui s’expriment. Là, c’est très réussi. Sous des airs blasés, ils disent à l’écran l’angoisse de vivre dans un monde de routines et d’esclavages, mais aussi leur espoir de trouver la joie dans la simplicité.

Une émotion

C’est de cet espoir que traite profondément le film. C’est cet espoir, émotion cachée mais dominante, qui donne tout l’intérêt au scénario. Sans quoi l’on aurait été plongé dans un humour de l’absurde pédant et sans véritable but. L’espoir, c’est celui d’une vie meilleure, malgré le cadre froid et triste. L’espoir de guérir de l’alcoolisme pour Holappa et l’espoir de se sentir moins seule pour Ansa. L’espoir, peut-être naïf et simplet, de trouver l’amour. N’est-ce pas le rêve de chacun, empêtré dans ses maladresses, ses blessures et ses prisons, de connaître une joie simple dans un amour vrai? Le dire sans cette atmosphère drôle, sarcastique et romantique revient à proposer un film niais. C’est le tour de force des Feuilles mortes que de dire la plus grande banalité avec une grande originalité. Les meilleurs romans et les meilleurs films sont ceux qui disent les désirs les plus basiques de l’homme, mais avec style.

Le film met enfin en lumière nos propres vies. Tout le monde n’est pas alcoolique, mais chacun a ses dépendances. Tout le monde ne souffre pas de dépression, mais chacun se sent seul à un moment ou un autre. Tout le monde n’a pas des désirs de fleur bleue, mais chacun veut vivre à sa manière le grand amour. La puissance d’Ansa et Holappa c’est qu’ils nous rejoignent et aussi bizarres soient-ils, ils nous parlent de nous, et ils sont nous en quelque sorte. Que dans nos vies comme dans ce film ces Feuilles mortes finissent par retrouver la vie, dans la simplicité d’une grande histoire d’amour. Si c’est à la portée d’un alcoolique et d’une dépressive, c’est à la portée de chacun de nous.

«– Je suis déprimé. – Pourquoi? – Parce que je bois. – Pourquoi tu bois? – Parce que je suis déprimé.»


«Les feuilles mortes», Aki Kaurismäki, avec Alma Pöysti, Jussi Vatanen, Janne Hyytiäinen, 1h21.

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