La France a la gueule de bois, et s’interroge sur son avenir


Les manifestations du 17 octobre 2026 révèlent une crise qui touche à la jeunesse, aux services publics et à l’avenir du pays. En refusant de mesurer cette fracture, le pouvoir pourrait précipiter ce qu’il prétend vouloir éviter.
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Des vitrines détruites, des magasins pillés, des affrontements violents avec les forces de l’ordre. À regarder certaines chaînes d’information, la France aurait été livrée, le 17 octobre, à des hordes de casseurs. Les raisons qui ont poussé des centaines de milliers de Français dans la rue ont presque disparu.
La contestation dépasse pourtant le prix des carburants et les crises géopolitiques. Une partie croissante de la société se paupérise, surtout sa jeunesse. Le sentiment de déclassement gagne des catégories sociales et des territoires autrefois relativement épargnés. La France n’est pas encore en situation insurrectionnelle. Elle en présente cependant plusieurs signes avant-coureurs, que le pouvoir risque d’aggraver faute de poser le bon diagnostic.
Quand la violence efface les revendications
Le 17 octobre, les destructions ont brisé l’élan d’un mouvement aux revendications largement légitimes. La présence de groupes violents, notamment de la mouvance black bloc, n’est pas nouvelle. La coordination apparente de certaines actions, parfois engagées avant le départ des cortèges, mérite en revanche une enquête.
Quand j’étais reporter au Moyen-Orient, il y a quelques années, j’ai couvert des manifestations en Égypte. Je me souviens des baltaguiya, ces hommes de main qui provoquaient des affrontements parmi les manifestants et contribuaient à justifier une répression parfois meurtrière. Cela ne signifie pas que la France reproduit ce modèle. Mais qui sont ces individus équipés et coordonnés visibles sur certaines images ? Comment s’organisent-ils ? Il faut enquêter sur leur rôle plutôt que tirer des conclusions hâtives.
Les effets politiques des violences sont visibles. Elles alimentent le discours répressif et éclipsent les revendications. On ne parle plus de chômage ou de pauvreté, mais de pillages. La France possède pourtant les lois pour les sanctionner. Le problème tient davantage à l’efficacité de la justice et au maintien de l’ordre. Les nasses qui immobilisent des manifestants pacifiques ou des passants peuvent attiser les tensions. Privilégier la répression au dialogue risque de nourrir les violences.
Un président sans geste d’apaisement
Au lendemain des manifestations, Emmanuel Macron a condamné les violences, reconnu des revendications légitimes et annoncé des concertations. Mais il n’a proposé aucune concession immédiate.
Puisque le gouvernement invoque le renchérissement des hydrocarbures lié aux tensions dans le Golfe persique, pourquoi ne pas réduire temporairement les taxes sur les carburants ? La mesure soulagerait les travailleurs contraints d’utiliser leur voiture. Face aux lycéens et aux étudiants, un moratoire ou une réforme de Parcoursup, avec des mesures pour les établissements en difficulté, aurait également pu ouvrir une discussion.
Un geste, même limité, aurait montré aux manifestants pacifiques qu’ils avaient été entendus. La date du 17 octobre était connue depuis des semaines. Le gouvernement avait le temps de recevoir leurs représentants et de chercher une issue. Ces difficultés ne datent pas des dernières crises au Moyen-Orient. Le chômage des jeunes et le déclassement des territoires résultent de problèmes structurels auxquels les gouvernements successifs n’ont pas su répondre.
La rencontre des deux France oubliées
Le 17 octobre a aussi vu se rejoindre des populations que tout semblait opposer. Lycéens, étudiants, syndicalistes et Gilets jaunes ont exprimé des préoccupations communes. La France pauvre des métropoles rencontre celle des petites villes, des anciens bassins industriels et des campagnes. Cette convergence pourrait avoir une portée politique considérable.
Les oppositions identitaires et partisanes ont longtemps fragmenté ces populations, les unes associées à la gauche, les autres au vote protestataire de droite. Elles partagent pourtant les mêmes inquiétudes pour l’emploi, le pouvoir d’achat, les services publics et l’avenir de leurs enfants.
Le déclassement se lit dans la vie quotidienne. Sans transports publics, la voiture devient indispensable et chaque hausse du carburant pèse sur les familles. Des villages reculés du Jura ou du Valais conservent des transports collectifs, alors que certaines communes françaises de plusieurs milliers d’habitants n’ont plus de desserte convenable. La fermeture d’une poste, d’une gare ou d’une ligne de bus concrétise le recul de l’État. Ce sentiment d’abandon nourrit le vote protestataire au-delà des anciennes frontières politiques.
Une jeunesse privée de perspectives
Les chiffres éclairent cette colère. Selon l’INSEE, 15,4 % de la population métropolitaine vivait sous le seuil de pauvreté en 2024, soit près de 9,8 millions de personnes. Le taux atteignait 18,6 % chez les 18-29 ans et 22,4 % chez les moins de 18 ans. Plus d’un enfant sur cinq grandissait ainsi dans un foyer pauvre.
Au deuxième trimestre 2026, le chômage touchait 21,6 % des actifs de 15 à 24 ans, contre 8,3 % de l’ensemble de la population active. Plus d’un jeune actif sur cinq était donc privé d’emploi. Encore ces statistiques ne disent-elles pas tout des stages à répétition, des contrats courts, des temps partiels subis et des salaires qui ne permettent pas de devenir autonome. Jamais autant de jeunes Français n’ont étudié aussi longtemps. Beaucoup ont pourtant le sentiment que la société n’a plus de place pour eux.
Nous ne sommes pas dans une simple réédition de Mai 68. Ces jeunes demandent parfois seulement des professeurs dans leurs classes, des conditions d’études dignes et un avenir professionnel. Le travail leur permettrait de vivre, mais aussi d’être reconnus, de se rendre utiles et de trouver leur place. Cette dimension du mal-être social semble toujours échapper au pouvoir.
Des services publics qui se délitent
Cette crise révèle aussi la clochardisation des services publics. Le mot est brutal, mais comment un pays aussi riche peut-il laisser des élèves sans professeur et des établissements scolaires se dégrader ?
La question dépasse les budgets. En France, comme dans plusieurs pays occidentaux, l’investissement est de plus en plus traité comme un coût. Les enseignants du public suisse sont sensiblement mieux rémunérés que leurs homologues français. La Suisse figure aussi régulièrement parmi les pays les plus innovants. Sans expliquer seule cette réussite, l’éducation témoigne de la place accordée à la formation et aux compétences.
La santé se fragilise également. Le système français reste performant grâce, notamment, au dévouement de ses personnels. Mais les difficultés d’accès aux soins et la désertification médicale érodent un modèle qui faisait sa force.
Une dette qui prépare trop peu l’avenir
La dette publique atteignait 115,7 % du PIB fin 2025, et le déficit 152,5 milliards d’euros. Le problème tient pourtant autant à son utilisation qu’à son volume. Une dette consacrée aux infrastructures, à l’intelligence artificielle, à l’informatique quantique ou au nucléaire de nouvelle génération serait productive. Or, les déficits couvrent largement les dépenses courantes, au détriment des marges pour l’avenir.
En 2025, les dépenses publiques représentaient environ 1714 milliards d’euros, dont 771 milliards de prestations sociales, 370 milliards de rémunérations et près de 65 milliards d’intérêts. L’investissement public en capital fixe atteignait environ 132 milliards, soit moins de 8 % du total. La santé, l’éducation et certaines dépenses de fonctionnement préparent elles aussi l’avenir. Les dépenses récurrentes pèsent néanmoins lourd.
Pendant que la Chine et les États-Unis investissent dans les technologies stratégiques, quelle ambition porte la France ? Elle a su bâtir un réseau ferroviaire performant, une filière nucléaire et de grands programmes industriels. Va-t-elle devenir un grand Disneyland où l’on admirerait le passé pendant que d’autres construisent l’avenir ? Les talents scientifiques, intellectuels et industriels existent. Leur mobilisation autour d’un projet national fait défaut.
Quand la crise sociale devient politique
La France va-t-elle vers une insurrection ? Je ne le pense pas encore. Les revendications demeurent économiques et sociales, sans volonté organisée de renverser les institutions. Le basculement peut toutefois survenir lorsque les autorités ne répondent plus aux attentes et que la colère devient une contestation de leur légitimité.
En Tunisie, l’immolation de Mohamed Bouazizi, en décembre 2010, a déclenché une révolte préparée par le chômage, la précarité, l’humiliation et l’absence de perspectives. La France n’est pas la Tunisie de Ben Ali et leurs institutions diffèrent. L’exemple rappelle néanmoins qu’une crise sociale devient politique lorsque la population ne croit plus aux réponses institutionnelles.
Cette érosion du contrat social est préoccupante. Des salariés ne croient plus à leur travail, des fonctionnaires perdent le sens de leur mission, des jeunes n’arrivent plus à se projeter. Ces signes de désengagement disent parfois davantage de l’état d’une société que les grands indicateurs économiques.
L’enchevêtrement des décisions, une administration de contrôle qui étouffe l’initiative et des dirigeants déconnectés du terrain aggravent l’impuissance. L’exemple suisse montre qu’une organisation plus décentralisée est possible. L’insurrection n’est pas inéluctable. Encore faut-il entendre une jeunesse qui veut travailler et vivre dignement.
À force de répondre à la crise sociale par la répression, à la défiance par la communication et au manque d’avenir par des économies, le pouvoir pourrait créer les conditions de ce qu’il redoute. La question ne serait alors plus seulement de savoir combien de Français descendront dans la rue, mais combien croiront encore que les institutions peuvent leur offrir un avenir.
Pour aller plus loin, visionner l’entretien vidéo réalisé dimanche 18 octobre avec Hicheme Lehmici.


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